Monsieur de Cogolin, tel étoit, je crois, le nom de cet officier du Roi, quoique alors âgé d’environ soixante-cinq ans, étoit encore pétulant et vigoureux. Sa perruque rousse sur sa mine verdâtre le rendoit bizarre au premier aspect. Deux grands yeux noirs, pleins de vivacité, animoient ses traits, gros et ronds et assez insignifiants. La gaieté et l’insouciance faisoient le fond de son humeur. Il avoit du bon esprit et de l’esprit de saillie; de la culture, beaucoup d’usage et de politesse, et, parfois, lorsqu’il s’oublioit, un peu de cette brusquerie commune à touts les Provençaux. Il étoit réellement bon, et mettoit touts ses soins à alléger le sort des malheureux confiés à sa garde. Jamais il ne leur faisoit sentir son sceptre, dont il est si facile à un gouverneur de faire une massue. Autant que possible il éloignoit d’eux tout ce qui pouvoit leur rappeler qu’ils étoient captifs, et leur procuroit toutes les distractions que le lieu et sa fortune lui permettoient. Il leur donnoit des jeux, des journaux et des livres; pour promenoir, son jardin et tout le Fort; et souvent il les emmenoit en pleine mer faire des parties de pêche jusque dans les eaux d’Asinara.

Aussi touts les prisonniers et touts les habitants du fort le chérissoient-ils sincèrement, et avoient-ils pour lui une révérence et un attachement qui, aux yeux de personnes étrangères à ses bienfaits, auroient pu sembler du fanatisme.

Dans sa jeunesse il avoit beaucoup aimé, peut-être trop aimé les femmes, et c’étoit dans leur commerce qu’il avoit contracté ses formes amènes et ses manières exquises qui le distinguoient. Son regard en avoit conservé une expression tendre, sa voix un accent flatteur et ses gestes quelque chose de caressant. A l’amour avoit succédé en son âme la vénération, et il rendoit aux dames un vrai culte de dulie et d’hyperdulie. Cependant, et il en ressentoit un grand chagrin, depuis qu’il étoit gouverneur de Sainte-Marguerite il étoit privé totalement de leur compagnie. Il considéroit cette privation comme un châtiment de Dieu en expiation des fautes qu’il avoit commises envers elles. Mais pour atténuer son affliction, il s’entouroit de tout ce qui pouvoit lui donner de douces souvenances et flatter son idolâtrie. Il faisoit ses lectures favorites de Brantôme, de Bussy-Rabutin, de madame de Sévigné;... sans parler de Voltaire, son pain quotidien. Les murs de son appartement étoient couverts de portraits de femmes antiques et modernes célèbres par leurs talents ou leur beauté. Dans le milieu de son salon, sur un piédouche de portor, s’élevoit un buste en marbre de Ninon-de-Lenclos, que touts les jours il couronnoit d’une couronne de fleurs nouvelles et cueillies de sa main. Mais, par la suite, Déborah ayant emporté toutes ses affections et troublé sa religion solitaire, Ninon fut quelquefois oubliée, et porta quelquefois durant plusieurs jours un chapel de roses fanées.

V.

Peu de temps après sa première visite, M. de Cogolin offrit à Déborah, si elle étoit curieuse de connoître le séjour et le pays qu’elle habitoit, de faire une excursion dans l’île, et de l’accompagner pour lui servir de guide et d’explicateur, ou, comme on dit à Rome, de cicerone. Elle accepta volontiers.

Ils montèrent premièrement sur la plate-forme la plus élevée du donjon.