—Les voici, mylady.

—Bien.—C’est sur elles qu’est fondée toute l’entreprise, qui n’en est pas moins sûre pour cela. Voyez, et dites-moi à quoi tiennent les destinées? Sans les rugosités presque imperceptibles de ce frêle morceau d’acier, au lieu de reconquérir le monde et la vie comme je vais le faire, je serois condamnée peut-être à pourrir dans ce cachot.—Devroit-on s’étonner que la nécessité enfreigne l’honneur et la justice quand la nécessité intervertit tout, quand elle trouble la raison, la valeur, le rapport des êtres et des choses?—Elle fait placer au pauvre qui a faim le pain avant l’honneur, comme elle me fait en ce moment placer la grossière intelligence de l’artisan qui, le premier, eut la pensée de faire ronger l’acier par l’acier, bien avant, bien au-dessus du génie du Dante et de Shakspeare. Cette mèche de fer est plus pour moi que Milton!—Ce blasphême, devant des juges libres qui n’ont que faire d’une lime, ne mériteroit-il pas de me faire passer par les bourreaux, comme devant des juges pleins de sucs de viandes exquises, le malheureux qui a préféré un morceau de pain à l’honneur et à l’équité?—Rétablissez chacun en sa place, et tout sera redressé. Ou donnez-moi des juges prisonniers, et je serai absoute; ou rendez-moi la liberté, et je replacerai Milton avant la lime, le poète avant le forgeron; ou donnez au pauvre des juges qui aient faim, et il sera absous; ou rassasiez-le, et il replacera le pain après l’honneur.

Voici, mylord, le plan d’évasion que j’ai mûri longuement dans le loisir, préférablement à tout autre: il est simple. Veuillez le suivre strictement, et nous aurons un plein succès.

Demain, aussitôt après déjeûner, mylord (c’est avec plaisir, monsieur, que je vous donne ce nom), vous partirez et vous retournerez sur-le-champ à La Napoule. Vous mettrez à la voile, et louvoyerez de façon à n’arriver ici, pour plus de sûreté, que vers le milieu de la nuit; vous descendrez sur le flanc de l’île, à l’entrée du chenal, où vous ferez prendre terre à tout l’équipage en armes, que vous laisserez sur le rivage, faisant le guet, prêt à venir au premier signal. Et seulement accompagné de quelques hommes chargés des échelles, dans le plus grand silence, vous vous glisserez à pas de loup jusqu’aux murailles du château qui regardent le couchant. Ma fenêtre sera facile à reconnoître dans l’obscurité; j’y suspendrai une écharpe. Pour atteindre jusqu’ici, il faut que votre échelle ait environ quarante pieds.... Le reste me regarde.... Cette nuit je scierai un de ces barreaux assez profondément pour qu’il cède au premier choc.—Agissez adroitement, mais avec la plus grande assurance. N’ayez pas de crainte; la garde de cette forteresse n’est pas forte, comme vous pourrez le voir. Elle se compose de quelques vieillards invalides. La nuit, il n’y a que deux sentinelles; l’une sur la plate-forme, l’autre au pont-levis. Habituellement leurs mousquets ne sont point chargés; et souvent l’une est aveugle et l’autre sourde. Si, contre toute chance, elles faisoient une alerte et crioient qui-vive? ne répondez pas. Si elles menaçoient, ne bougez pas. Si le corps de garde s’éveilloit et sortoit contre vous, prenez-le et faites-en ce que vous voudrez. Seulement, ne tuez pas ces bonnes gents, je vous en prie; que le sang ne coule pas. Mais, allez, vous pouvez être tranquille, nous ne serons point troublés. Croyez bien que ce ne sera pas le bruit de notre fuite qui les éveillera.

Notre faux lord Cunnyngham se nommoit simplement Icolm-Kill.

C’étoit un ancien cabaretier du comté de Sligo, qui, pour avoir trempé dans quelques troubles des Boys, je ne sais si c’étoit dans ceux des White, des Steel, des Oak ou des Peep-of-day, avoit eu sa taverne rasée, et avoit été contraint de s’enfuir pour n’être pas pendu sans jugement, comme cela se pratiquoit. Afin d’échapper à la pauvreté, il s’étoit fait homme de mer, et tour-à-tour on l’avoit vu marchand de chair-noire, corsaire et pêcheur de baleines. Avec ses manières de cabaretier et sa tournure de marin, il faisoit un personnage mixte assez grotesque dans son habit de velours et sa veste de drap d’or. Mais sa qualité d’étranger sauvoit tout, et même en auroit fait pardonner bien davantage. Être étranger est bien la chose du monde la plus commode!

Sir John Chatsworth le connoissoit depuis long-temps pour un homme de bon cœur et de bon courage, et, plein de confiance en son habileté, il n’avoit pas hésité à le charger d’une mission si délicate, et à remettre le sort précieux de sa pupille entre ses mains.

Dans une transe continuelle, et dans la posture la plus gênante, courbée sur l’embrasure de sa lucarne, Déborah passa toute la nuit à scier dans le haut et dans le bas un énorme barreau de fer, qu’elle avoit enveloppé de flanelle comme un malade, pour assourdir le bruit de la lime. Ses flancs si frêles furent brisés par ce travail long et pénible, et ses belles mains douces furent impitoyablement déchirées.

Le lendemain, dès l’aube du jour, tout dans la forteresse était en mouvement. Les prisonniers, parés de leurs plus belles hardes, rôdant de corridor en corridor, de cachot en cachot, s’appeloient l’un l’autre, échangeoient de joyeux propos. Craignant de manquer d’appétit, quelques-uns même étoient allés cueillir de la faim sur les terrasses et sur les plates-formes les plus élevées. Dans la vie droite et lisse de la cellule, dans la vie morne et stupide du cachot, le plus vulgaire incident cause une émotion profonde.

Avant le déjeûner, M. de Cogolin invita lord Cunnyngham à visiter le Fort-Réal, et à faire dans l’île un tour de promenade.