Bien loin de concevoir le moindre soupçon, M. de Cogolin étoit lui-même fort ému de leur attendrissement.

Après les premiers transports et les premiers épanchements, le lord Cunnyngham cria: John! Thom!... et deux valets rouges, chamarrés et galonnés, entrèrent portant chacun un ballot: c’étoient des objets destinés à faire des présents que Déborah avoit demandés avec instance. Elle fit don, sur-le-champ, des plus précieux à M. le gouverneur, et réserva le surplus pour le distribuer aux prisonniers et aux guichetiers. Son désir étoit de reconnoître par ces présents les soins et les bontés de M. de Cogolin, les services des geôliers, les égards que les malheureux qui gémissoient sous ces voûtes avoient eus pour son propre malheur, et par-dessus tout elle vouloit par là se disposer favorablement les esprits, et se les rendre faciles à gagner si la nécessité l’exigeoit.

Le gouverneur baisoit les mains de Déborah, et lui prodiguoit les expressions les plus aimables pour témoigner de toute sa gratitude. Il saluoit aussi de mots respectueux lord Cunnyngham, et finit même par se risquer à lui dire, tout tremblant, que si nulle obligation ne le forçoit à quitter l’île aussi tôt, il se regarderoit comme on ne peut plus honoré qu’il daignât être son hôte. Il est déjà tard, ajouta-t-il, veuillez accepter à dîner, et l’hospitalité pour cette nuit.

Cette proposition s’accommodoit trop avec leurs projets pour être repoussée. Déborah accepta tout, et demanda, en revanche, à M. de Cogolin, la permission de lui offrir, ainsi qu’à touts ses prisonniers, le lendemain, avant le départ de son oncle, un déjeûner splendide, dont elle souhaitoit faire les frais. Puis, ayant pris une poignée d’or dans une bourse que venoit de lui remettre lord Cunnyngham, elle la jeta sur la table, en priant M. le gouverneur de donner cela à son majordome, et de vouloir bien le lui envoyer pour concerter avec elle tout le service.

M. de Cogolin s’inclina gracieusement en signe d’adhésion.

Déborah prit la main de l’inconnu, et le conduisit dans son cachot.

Là, elle se jeta à ses pieds, dans l’ivresse de la joie, et lui dit avec effusion: Permettez-moi, monsieur, de vous manifester sincèrement les sentiments vrais que votre dévouement fait naître en mon âme, et que tout-à-l’heure j’étalois par comédie.—Monsieur, vous êtes mon sauveur, vous êtes le sauveur de mon fils!... Ce pauvre enfant, né dans l’esclavage, n’oubliera jamais, non plus que moi, la dette qu’aujourd’hui nous contractons envers vous. J’ignore, monsieur, les promesses que M. Chatsworth peut vous avoir faites, mais soyez sûr, quelles qu’elles soient, que je les tiendrai au double. Nulle chose au monde ne pourra m’acquitter envers vous.

—Mylady, je suis pauvre; mais Dieu dans sa grâce m’a doué de sentiments assez riches, dont je suis fier. Je n’ai mis aucun prix à l’action que je fais en ce moment: pour votre délivrance, madame, je ne veux aucun salaire. Ce n’est point l’appât d’un gain qui m’a envoyé près de vous; ce sont vos malheurs. Madame, j’ai lu le mémoire que vous avez adressé à sir John Chatsworth, et j’ai été touché.—J’aurai usé bientôt les deux tiers de ma vie, madame, et jusqu’ici, cependant, je suis demeuré sans avoir fait une action louable. Ma vie étoit vide; je ne savois vraiment pourquoi je passois sur la terre: ma vie s’explique enfin. Un enfant naquit, il y a quarante ans, dans une cabane du comté de Sligo pour être aujourd’hui le marteau qui va briser les chaînes d’une jeune mère captive.—Madame, un salaire détruiroit le beau de mon action: ne me le détruisez pas, je vous en prie; j’ai tant besoin de cette expiation.

—Monsieur, vous avez toute mon admiration, et je suis ravie d’engager avec vous une lutte de générosité; mais remettons à plus tard ce beau combat. Maintenant occupons-nous sans relâche de l’issue matérielle de notre aventure.—Avez-vous, monsieur, les limes que j’ai demandées?....