Ainsi le comte de Thunn, parce qu’il étoit l’ami d’un homme vertueux, M. de Brurauté, qui ne l’étoit pas d’un M. d’Argenson, un valet dont le Roi remplissoit les poches de blancs-seings, est traîné au Donjon; ainsi sa compagne, arrachée des bras de sa fille, est jetée à la Bastille; ainsi son fils est chargé de chaînes; après onze années de captivité dans un cachot contigu au cachot de son fils, ainsi le vieux comte de Thunn meurt seul, abandonné comme une bête hydrophobe.... Eh! c’est là tout!... On plonge une famille dans la désolation; on tue le chef, on écartèle chaque membre.... Eh! c’est là tout?.... Les hommes en gardent ou en perdent mémoire; l’histoire le tait ou le consigne; eh! c’est là tout?... C’est un fait passé avec d’autres faits passés.... Eh! c’est là tout? eh! tout est dit?...—Non, non ce n’est pas tout! non, non, tout n’est pas dit! c’est impossible, ce seroit trop inique, ce seroit trop atroce. Patience! l’ouvrier recevra son salaire. Après l’affront, la vengeance! Croyez-moi, le drame qui se joue aura un dénouement! Prions Dieu qu’il ne soit pas terrible!...

Hélas! tandis que je m’apitoye sur des mânes, infortuné comte de Thunn! tandis que je pleure sur ton sort, j’oublie le mien, non moins affreux. Au fait: eh! pourquoi suis-je ici? Quel est mon crime? Des gents de police qui font métier de faire des coupables, ont dit que j’avois dit je ne sais quoi sur une pas grand’chose qui s’étoit prostituée au Roi, et à qui le Roi prostituoit la France. Le beau dommage, oui-da! quand j’aurois dit ce qu’on dit que j’ai dit.—Sans doute pour faire l’empressé, pour faire l’aimable enfant, pour s’attirer sur l’épaule un coup d’éventail protecteur, ou pour procurer de l’avancement à quelque campagnard de sa famille, M. le lieutenant-général de police commanda mon crime et mon arrestation. Qu’on puisse ainsi disposer de la destinée d’un homme, que les limaces de Cour, que les suppôts de police puissent ainsi jouer à pair ou à non avec le sort des gents de ce royaume, c’est une perturbation! c’est une honte!... Et l’on subit cela? et l’âne, qu’on appelle le peuple, ne rue pas?... Oh! non, l’animal n’est pas dangereux. Accoquiné à l’écurie que la monarchie lui a faite, qu’il ait litière fraîche et paille au râtelier, peu lui importe le reste! Il prête volontiers le dos à l’ignominie. Le bât de la servitude lui va mieux que le bât de la gloire.

Admettons un instant, s’il le faut, que jadis je me sois permis une irrévérence à l’égard de la Chimène du Roi;—mais cette femme est morte, oubliée; ses cendres depuis long-temps sont froides. D’où vient que sa colère est debout? d’où vient que la torche de sa haine brûle encore! Qui donc s’est fait l’héritier de ses ressentiments?... Vengeurs posthumes de l’honneur absent d’une belle, Don-Quichottes, valets, ardélions, magistrats irréprochables qui servez de bouclier au putanisme, jusques à quand me tiendrez-vous dans les fers?... Pharaon sans doute a convolé à de nouvelles amours; que fait donc la nouvelle sultane? Tout en jouissant du présent, tout en se promettant l’avenir, ne pourroit-elle jeter en arrière un regard de compassion, et mettre un terme aux trop longues souffrances que sa devancière a amoncelées du fond de l’alcôve royale? Seroit-ce que chez les filles comme chez les rois les nouvelles dynasties ne soient que de nouvelles dynasties de maux?

Encore un coup, répondez! au nom de qui suis-je encore à la chaîne? Qui donc veut ma perte? Le Roi ou la France? La France n’est pas la confidente de la Cour ni de la police; elle ignore et sans doute ignorera toujours ma destinée. On ne lui dit pas tout à la France; on ménage sa honte. Quant au Roi personnellement, il règne peu et gouverne encore moins: c’est un roi de fayence! Peu lui importe qu’on fasse paille ou foin de ses sujets. D’ailleurs, seroit-il méchant, ce que je ne saurois croire, eût-il ordonné à ses subalternes de me faire du mal, qu’on pourroit bien sans grand scrupule lui désobéir en ce point, comme en tant d’autres. Il seroit si facile de tromper la voracité de Saturne!

Quand on veut un cheval on s’adresse à un maquignon; quand on veut du vin on va au cabaret; mais à quelle porte frapper pour qu’on vous fasse droit?... On regorge de justiciers, mais on chôme de justice; on ne la rend, on ne la vend, ni on ne la donne.—Allons! messieurs du Parlement, vous qui avez la main haute, de grâce, un peu de zèle pour l’innocent! Assez de robes noires s’exterminent après les coupables. C’est assez jongler avec Jansénius; vous êtes de grands casuistes, on le sait. Allons, messieurs, levez-vous et partez! Pour défendre l’opprimé, pour sauver l’innocent, il n’est besoin d’être en rang comme des chaises d’église, sous les lambris sonores d’un palais. Hola! messieurs, hola! vous ajusterez une autre fois les marteaux de vos perruques, laissez là vos Philis; chaussez l’éperon, ceignez l’épée; à cheval, à cheval! volez où l’on pleure, volez où l’on pousse d’éternels gémissements! Pénétrez dans les bastilles, descendez dans les cachots; faites combler les citernes; rendez à la vie, au monde, à leurs familles, les gents d’honneur qu’on y tient ensevelis, les gents de cœur qu’on y exténue! Et si Pharaon par hasard vous demandoit pourquoi vous avez pris sous vos bonnets d’agir ainsi, vous lui direz, vous qui savez si bien faire les remontrances:—Sire, c’est une sainte besogne que nous avons faite là. Sire, nous sommes les concierges des droits de vos sujets, et non les greffiers de votre bon plaisir. Sire, nous sommes le sceptre du peuple et non la hallebarde du Roi. Sire, chacun son métier: notre apostolat à nous n’est pas le vôtre; nous, Sire, nous sommes pour défaire le mal; tant pis pour vous!

Mais non, compagnons de misère, vous qui, comme moi, avez été condamnés à une éternelle souffrance, soyez tranquilles, pourrissez en paix dans vos basses-fosses! Allez, messieurs du Parlement, ne vous troubleront point; ils sont couchés sur des roses!

Beaux philosophes, vous aurez beau dire, ces temps que vous calomniez valoient mieux que celui-ci. Là, derrière ce donjon, non loin de ce château, venez, et vous verrez encore le tronc vermoulu du chêne sous lequel s’asseyoit un roi chevalier pour rendre la justice à tout venant. La justice alors émanoit du Roi. Oh! si seulement pour un seul jour l’ombre de ce preux pouvoit rejeter son suaire, et venir se rasseoir au pied de cet arbre, que de maux seroient réparés! De quelle noble colère ne seroit-il pas saisi quand on viendroit lui dire:—Sire, là-haut, dans ce donjon, on retient dans les fers un jeune homme, que dis-je? deux braves jeunes hommes, à cause d’une femme folle de son corps, qui vivoit avec le Roi votre fils.—Le Roi mon fils! s’écrieroit-il! non; non, cet homme n’est pas mon fils; cet homme n’est pas de ma tige; cet homme n’est pas de ma maison! ce n’est pas là mon sang, ce n’est pas là ma race! c’est un bâtard!...

Je crie, je pleure, je m’épuise, je déblatère; mais à quoi bon? ma condition est toujours là, immuable. De quel côté que je me tourne, je me trouve toujours avec elle face à face. Je le vois bien, c’est une chose écrite, il faut que je périsse!... Abomination!... Oh! mon Dieu! encore une fois, que suis-je donc, qu’il faille pour l’équilibre du monde que je sois dans ce cachot. Qu’importe qu’il soit là ou ailleurs, le pauvre atôme! Allez, M. de Guyonnet, vous pouvez sans crainte me mettre dehors; le soleil ne s’obscurcira point; les morts ne sortiront point de leurs sépulcres.

Ici Fitz-Harris se tut: il n’étoit pas au bout de sa colère, mais il étoit au bout de ses forces; la voix lui manqua. En rôdant à grands pas dans sa prison, il avoit répandu cette longue déclamation avec un courroux si réel, ses lèvres avoient humecté chaque parole de tant de venin, que, comme avec une arquebuse qui a du recul en frappant l’ennemi, il s’étoit frappé lui-même. La pierre, en s’échappant avoit déchiré la fronde. Pour cacher les larmes qui tomboient de ses yeux il jeta ses bras autour du col de son ami, que cette sortie avait tristement ramené sur le terrain de son infortune, et plongé dans une émotion presque aussi grande. M. de Guyonnet, qui avoit tout écouté avec une patience religieuse, qui même quelquefois n’avoit pu se défendre de sourire aux mots les plus heureux et les plus sanglants, bien qu’un peu troublé, s’efforçant de prendre légèrement la chose, se mit à moraliser Fitz-Harris avec toute sa bonté et toute sa grâce habituelle.—J’étois loin, mon brave compagnon, de vous soupçonner si mauvais, lui disoit-il; mais vous êtes, tout de bon, un misanthrope redoutable; vous êtes fâché tout rouge contre l’univers. Votre infortune est grande, je l’avoue; mais elle aura un terme, mais il y a pire encore. Ne vous montez pas la tête, soyez plus résigné; vous n’êtes, mon cher compagnon, croyez-le bien, ni le doyen ni le prince des malheureux. A vous escrimer ainsi contre le moulin à vent de la monarchie, prenez garde, pour vous emprunter une excellente expression, de sembler aussi un Don Quichotte. Le manteau royal, couleur du ciel et semé de dorures comme le firmament d’étoiles, peut bien avoir sous quelques plis quelques trous et quelques taches, mais il n’en est pas moins un abri vaste et sûr pour le peuple.—M. le lieutenant pour le Roi se crut encore obligé de dire beaucoup d’autres choses semblables, que je serois charmé de ne point répéter, que Fitz-Harris n’écouta guère, et auxquelles, préoccupé qu’il étoit, il ne faisoit pas grande attention lui-même.

Depuis cette fâcheuse algarade, M. de Guyonnet évita toutefois, avec le plus grand soin, de toucher à rien dans la conversation, qui pût éveiller chez ses jeunes prisonniers la pensée de leur malheur, et leur remettre sous les yeux la sombre image de leur sort; et quand Fitz-Harris cherchoit à le questionner sur quelque ancien captif du Donjon, sur quelque détention occulte:—Laissons là ces infortunés, lui disoit-il; parlons, si bon vous semble, du château de Beauté et de ses orgies, d’Isabeau et de l’insolent Bois-Bourdon; mais laissons le Donjon tranquille. Vous le savez, je suis payé pour cela. Vous m’avez un jour fait éprouver trop cruellement la sagesse de cet adage trivial: Qu’il ne faut jamais parler de corde dans la maison d’un pendu.