L’oncle de Fitz-Harris, l’abbé de Saint-Spire de Corbeil, avec un zèle et une persévérance vraiment apostoliques, n’avoit pas cessé, depuis qu’il lui en avoit fait la promesse, de travailler à son élargissement. Un genou en terre, son front chauve penché sur le seuil, il avoit heurté à toutes les portes du pouvoir, même à la porte de Versailles; mais on le renvoyoit de Caïphe à Pilate, de Pilate à Caïphe, de Caïphe à Hérode. Tantôt c’étoit un refus brutal, tantôt une réponse évasive; ici on prenoit un faux air d’intérêt et l’on faisoit des phrases stériles; là on se bouchoit sans façon les oreilles. Partout on s’appliquoit avec tant d’ardeur à gonfler la faute de Fitz-Harris, à s’exagérer sa perversité, à démontrer sa profonde scélératesse, que notre saint abbé avoit fini par ne savoir trop que penser, par douter du caractère de son neveu, et par n’être guère éloigné de le considérer comme un mortel redoutable, qu’il falloit tenir prudemment claquemuré pour la sûreté et l’affermissement de l’État. Dans ses lettres, il lui avoit toujours caché assez habilement le peu de succès de ses démarches, et avoit toujours cherché à l’entretenir dans la consolante idée d’une délivrance prochaine; cependant, après une longue attente, ne voyant toujours rien venir, celui-ci avoit cru pouvoir démêler, sous des paroles obscures et embarrassées, une vérité pénible que de la bienveillance déguisoit. Et, cette fois encore, son désappointement avoit été cruel, car il avoit beaucoup compté sur le dévouement et la haute influence de son oncle. Cet espoir évanoui, il ne lui restoit plus d’espoir au monde. Sa perte lui sembla jurée derechef. Il n’avoit plus rien à attendre que du hasard, du temps ou de la lassitude de ses bourreaux. Son irritabilité s’exalta, il retomba dans son premier abattement.

Être dehors étoit la pensée unique qui absorboit tout entier Fitz-Harris et le minoit. Avec le désir dévorant de recouvrer la liberté, Patrick nourrissoit d’autres vautours qui, sans pitié, lui rongeoient le cœur. Plusieurs fois, à de longs intervalles, pour obtenir enfin des nouvelles de Déborah, ou pour pousser à faire des recherches sur sa résidence ou sur sa destinée, il avoit écrit à M. Goudouly de l’hôtel Saint-Papoul, et toutes ses lettres étoient restées sans réponse. Ce silence persévérant lui avoit mis la mort dans l’âme. Comme c’étoit par l’intermédiaire seul de cet homme qu’il lui avoit été permis d’espérer découvrir la retraite de sa malheureuse amie, c’en étoit fait, il le voyoit bien, elle étoit perdue pour lui sans retour; c’en étoit fait, la dernière lueur qui brilloit devant ses pas dans le champ de sa nuit venoit silencieusement de s’éteindre.

Juste au moment où nos jeunes amis, dans le sentier que chacun d’eux suivoit, s’étoient vu dépouiller de toute espérance, justement à l’heure où ils venoient de s’enfoncer plus avant dans les sables arides du chagrin, et où ils avoient plus besoin que jamais de consolations, de distractions et d’égards, la lieutenance du Donjon tomba des mains de l’honnête M. de Guyonnet dans les mains d’un avaleur de charrettes ferrées, d’un sot, d’un fat, d’un puant, d’un pince-maille, d’un bélître, le chevalier de Rougemont. Ce chevalier de malheur, sinon d’industrie, étoit une créature du petit duc Phélypeaux de Saint-Florentin de la Vrillière. Il avoit épousé, je crois, la fille du gouverneur des pages du duc d’Orléans. Ce n’étoit pas sans raison, comme on voit, qu’il en étoit à m’amour, que veux-tu? avec le lieutenant-général de police. Je m’en tiens, pour l’instant, à ces quelques coups de pinceau ou de massue, comme on voudra: la suite nous fera connoître de reste ce monsieur.

Pas un prisonnier n’avoit eu encore l’avantage de voir seulement le bout du nez du nouvel astre qui venoit de se lever sur le Donjon, que déjà touts avoient subi sa funeste influence. Le sang s’étoit figé dans les veines, les cœurs s’étoient glacés. Tout intrus qui arrive au pouvoir se croit dans la nécessité de manifester son élévation par de nouvelles remontes et de nouvelles réformes. C’est du petit au grand. L’un aliénera les forêts de la nation, l’autre retirera une bûche du feu de ses prisonniers; l’un refera la charte de ses sujets et supprimera la religion de l’État, l’autre refera la carte de ses prisonniers et supprimera les deux pommes du jeudi, et le biscuit de deux sols du dimanche. L’un allumera la guerre civile, l’autre éteindra une chandelle. Bref, sur la poitrine de ses subordonnés, le nouveau gouvernement s’assit lourdement comme un sombre cauchemar. Tout fut mis à l’étroit. On multiplia les corps-de-garde, on doubla les sentinelles, on accumula les précautions. Les habitants du Château furent gênés ou outragés; ceux du Donjon accablés et torturés. On fit de l’importance; on ne voulut répondre des prisonniers qu’à telle et telle conditions, que moyennant tant de verrouils, tant de barricades, tant d’alguazils. Le régime fut appauvri. On ne servit plus que de la basse viande coriace, filandreuse et visqueuse, du jarret, du collier, du paleron, et comme on ne donnoit point aux détenus de couteau ni de fourchette de fer, il falloit qu’ils la lacérassent avec les ongles et la déchirassent à belle dent; il est facile de s’imaginer quelle rude besogne c’étoit. Le vin devint fier, le pain dur et grossier, la marée odoriférante; les légumes sembloient avoir traversé une rivière à la nage; les mets avoir été apprêtés à coups de sabre. Plus de faveurs, point de pitié! Fitz-Harris ne monta plus sur la plate-forme de l’échauguette. Personne ne descendit plus au jardin; tout demeura condamné à une ombre éternelle.

Ces améliorations étoient déjà depuis long-temps effectuées, et Fitz-Harris, peu fait pour une vie de pénitence, plus exaspéré qu’affoibli par ces privations et ces macérations, souhaitoit vivement de voir un peu la mine du nouveau potentat, dont le bras invisible s’étoit appesanti si lourdement sur leurs couronnes d’épines. Enfin, un beau matin, ayant fait son bruit accoutumé, la porte s’ouvrit, une voix cria dehors: M. le lieutenant pour le Roi, et un personnage entra tout d’une pièce, suivi d’un guichetier et de deux artisans portant le tablier de peau, la truelle à la ceinture et la pioche sur l’épaule. Roide, empesé, guindé, il avoit quasi l’air d’un bâton ou de la verge noire d’un sergent, à laquelle pendroit horizontalement une épée. Pour toute salutation il hocha malgracieusement la tête en clignant les paupières, et comme nos deux captifs se levoient avec politesse, en signe de respect:—Bien, bien, messieurs, leur fit-il dédaigneusement, ne vous dérangez pas, restez assis. C’est vous, je crois, qui êtes Irlandois et mousquetaires?—Oui, monsieur, répondit Patrick avec sa dignité, nous sommes Irlandois, nous étions mousquetaires.—Criminels de lèze-majesté, je crois?—Prisonniers, oui! criminels, non! reprit encore Patrick.

—Lequel de vous, s’il vous plaît, se nomme Whyte?—C’est moi, monsieur.—L’autre alors....—L’autre alors, monsieur le commandant, c’est Fitz-Harris qu’on le nomme; que me voulez-vous?—Rien, répliqua plus sottement encore M. le nouveau lieutenant, en examinant d’un air moitié figue, moitié raisin, article par article, tout l’ameublement de la chambre. Lorsqu’il eut tout bien reluqué:—M. de Guyonnet étoit fou, je crois! Le Roi, ma foi, étoit bien servi, se mit-il à dire avec un geste de commisération.—Non, monsieur, s’écria là-dessus Fitz-Harris, en lui coupant la parole, M. de Guyonnet n’étoit point fou! Plus de retenue, s’il vous plaît, monsieur, à l’égard d’un honnête homme qui emporte nos regrets et nos larmes, qui s’est fait aimer comme vous vous faites haïr, dont nous vénérons la mémoire comme on exécrera la vôtre.—M. de Guyonnet étoit fou, dis-je, poursuivit emphatiquement M. le chevalier de Rougemont; avoir laissé accommoder ainsi un cachot! Des vases, des estampes, un clavecin.... Mais c’est plutôt le boudoir d’une fille d’opéra qu’un cabanon! Nous y mettrons bon ordre.—Oh! vous en êtes bien capable, M. le lieutenant, reprit encore Fitz-Harris avec un sourire acéré qu’on ne sauroit mieux comparer qu’à une lame.

Les artisans qui accompagnoient le nouveau monarque de Vincennes, c’étoient, leurs outils le disoient de reste, des maçons; car cet homme, chacun son goût, raffoloit de la maçonnerie: il avoit le cœur sur la main pour les tailleurs de pierre; il en avoit toujours autour de lui, après lui, chez lui, sur lui; c’étoient ses gardes-du-corps à lui. Qu’y a-t-il à redire?—Depuis son arrivée le Donjon en étoit infesté: il y en avoit aux portes, aux cheminées, aux gouttières, aux fenêtres; les toits en étoient couverts; les fossés en étoient pleins. C’étoit un assaut de plâtre, une véritable escalade de mortier. On eût dit qu’avec lui touts les manœuvres de la terre avoient ceint le diadème. Si M. de Rougemont, ainsi que Louis XII, n’étoit pas le père de son peuple, en revanche, soyons justes, c’étoit bien le père des Limousins. Or, comme il ne pouvoit bâtir donjon sur donjon, tour sur tour, entasser Pélion sur Ossa, il occupoit toute cette gangrène à des rabobelinages souvent inutiles, presque toujours ridicules.

Après l’échange des paroles assez âpres que nous avons rapportées plus haut, M. le lieutenant pour le Roi laissa là ses prisonniers; puis, mesurant la lucarne avec son épée, et se tournant vers ses deux artistes favoris:—Compagnons, allons à notre affaire, leur cria-t-il; vous allez, comme nous avons déjà fait dans les autres cachots, relever cette fenêtre de façon qu’on ne puisse voir ni au-dessus ni au niveau. Vous scellerez à l’extérieur une grille saillant en dehors, pareille aux autres, dont vous donnerez mesure au serrurier. Vous rescellerez dans les tableaux les barreaux croisés qui se traversent, et, dans l’embrasure, cette même rangée de barreaux que vous ferez couper de longueur. Ici, à l’intérieur, pour tenir la fenêtre hors d’atteinte, vous reposerez cette grille coudée et contre-coudée, que vous ferez ajuster à la forge suivant la demande, et que je ferai garnir ensuite, par mon grillageur, d’un treillis de fil d’archal à mailles fines et serrées.—Ayant donné ces ordres avec son emphase habituelle, et en affectant d’employer quelques mots techniques, ainsi qu’un bourgeois qui a fait bâtir, comme M. de Rougemont se retiroit, Fitz-Harris s’approcha de lui, et, du regard lui perçant la poitrine, s’écria:—Vous avez raison, M. le lieutenant de faire boucher ces fenêtres; vous vous rendez justice: il ne faut pas que le ciel soit témoin des exécrables choses que vous faites ici!... Vous vous donnez trop de mal, croyez-moi, mon bon monsieur, pour nous intercepter le jour et l’air; faites nous étouffer entre deux matelas, ce sera moins cher et plus tôt fait.—Vous me manquez, jeune homme, vous oubliez sans doute que je représente le Roi, répondit en s’enorgueillissant M. de Rougemont.—Le Roi! c’est ma bête noire; ne me parlez pas de ça! reprit brusquement Fitz-Harris, le toisant du haut en bas. En tout cas, monsieur, si vous représentez le Roi, il faut avouer que Sa Majesté est grotesquement représentée. Mais non, vous ne représentez rien, vous ne tenez lieu de personne, vous êtes roi vous-même, vous êtes Harpagon Ier.

—L’insolent!... Oh! vous me payerez cela.