—Je croyois, monsieur, l’avoir payé d’avance.

Le lendemain matin, à peu près à la même heure, tandis que les maçons travailloient à la lucarne, coup sur coup les trois portes s’ouvrirent, et M. de Rougemont, avec son air gourmé de la veille, parut, suivi cette fois d’un porte-clefs et de deux valets à sa livrée. Touts marchoient d’un pas martial. Ils sembloient les Argonautes partant pour la conquête de la toison. Arrivés au milieu de la chambre, touts s’arrêtèrent subitement comme un seul homme, et M. le lieutenant pour le Roi, prenant solemnellement la parole comme un héros d’Homère, envoya cette harangue à la face de l’ennemi:—Sans manquer aux devoirs de ma charge et au Roi, je ne saurois tolérer un seul instant les abus monstrueux introduits dans ce gouvernement par M. de Guyonnet. Je vous l’ai dit hier, messieurs, votre prison est plutôt le boudoir d’une fille d’Opéra qu’un cachot. Le Roi, cependant, n’a pu avoir l’intention de faire de vous des filles entretenues; vous êtes ici pour souffrir. Il faut qu’à chaque pulsation de son cœur le prisonnier sente tout le poids de sa captivité, et se trouve côte à côte avec son malheur. Au nom du Roi, donc, nous allons procéder à l’enlèvement de touts ces objets qui hurlent de se trouver ici.—Tout beau! M. le lieutenant, dit alors Fitz-Harris avec rage, ces objets sont à moi et avec moi, et au nom du bon droit et de la raison, nul n’y portera la main que je ne m’en sois déguerpi! attendez!... Se saisissant là-dessus de la pioche d’un des tailleurs de pierre, il la brandit avec force et mit en pièces le clavecin que les deux valets traînoient déjà du côté de la porte; puis, avec la promptitude de la flèche, faisant le tour du cachot à coups de pioche, il fit voler en éclats touts les tableaux accrochés à la muraille. D’un autre assaut, ayant brisé le trictrac et l’échiquier, il rejeta son arme, et pulvérisa sur la dalle les deux vases du Japon que M. de Rougemont avoit mis avec soin sous son bras. Cette besogne achevée, se dressant fièrement et frappant du pied sur les débris qui jonchoient le sol:—Maintenant, s’écria-t-il, je vous l’abandonne; tout cela est à vous, messieurs, ramassez! L’impétueux Fitz-Harris avoit exécuté ce sac avec une telle vitesse que pas un n’avoit eu le temps de se reconnoître assez pour y opposer résistance. M. le lieutenant pour le Roi au milieu de ce fracas, dans une consternation risible, restoit là comme une oie étonnée. Enfin, ne pouvant dissimuler son naïf désappointement: C’est dommage! lui échappa-t-il de dire avec l’accent d’une profonde mélancolie.—Fitz-Harris saisit l’oiseau au vol.—C’est dommage, en effet M. le lieutenant, qu’on vous ait cassé l’œuf que votre convoitise couvoit si tendrement! C’est dommage, en effet, vous comptiez dessus, n’est-ce pas? vous vous étiez dit: Je mettrai le clavecin au salon entre mes deux fenêtres, les vases du Japon sur ma cheminée, cela sera d’un bel effet! C’est dommage, oui-dà! la peau de l’ours étoit belle. Allons, monsieur, exécutez-vous de bonne grâce, remboursez gaiement le prix de cette peau.—Je hais d’avance les héritiers qui pourront se disputer mes dépouilles après ma mort, ce n’est pas pour avoir des hoirs de mon vivant. Quand on n’a plus soif, vaut mieux briser le verre dans lequel on a bu, que de le voir aller aux lèvres d’un pleutre ou d’un paltoquet.

Tandis que Fitz-Harris le crossoit ainsi impitoyablement, n’ayant pas l’air de faire grande attention à ces affronts sanglants qu’il dévoroit comme un homme qui eût fait son métier de dévorer les affronts, M. le lieutenant pour le Roi s’étoit approché du porte-clefs et lui avoit glissé quelques mots à l’oreille, après quoi il étoit sorti. Au bout de quelques instants, accompagné de quatre sergents de garde, cet homme reparut. M. de Rougemont enjoignit sur-le-champ à ces valeureux fantassins d’entourer Fitz-Harris et Patrick, et de ne pas les quitter de l’œil jusqu’à nouvel ordre. Puis ses prisonniers de guerre une fois tenus en respect, il fit enlever tout ce que la pioche de Fitz-Harris avoit brisé ou épargné, ou plutôt il fit tout emporter, tout, jusqu’aux jouets, jusqu’aux cartes, jusqu’aux plumes, jusqu’au papier, jusqu’à l’encre, jusqu’aux livres. Patrick le pria instamment, bien qu’avec dignité, de lui laisser au moins sa Bible. Sans daigner répondre à cette prière, il ouvrit d’un air entendu le saint ouvrage; mais comme c’étoit une version angloise son nez se cassa sur le bois de la porte: il ne put en déchiffrer un mot. Pour sauver l’honneur de son ignorance il le rejeta avec mépris, disant d’un air plus entendu encore:—Bible de Huguenots, grimoire d’hérétiques, bon à mettre aux livres à brûler; emportez ça!—Quand le cachot eut été rendu à sa nudité première, c’est-à-dire quand il n’eut plus que deux chaises de bois, un grabat, une table et une cruche égueulée, on se mit à fouiller les coffres, d’où l’on retira tout le linge et toutes les hardes que M. le lieutenant pour le Roi ne jugea pas, pour des criminels, d’une absolue nécessité. Arrivé à la valise que M. Goudouly, l’ancien hôtelier de Patrick, avoit autrefois renvoyée de l’hôtel Saint-Papoul, et qui contenoit quelques riches et tristes dépouilles de Déborah, l’étonnement de M. de Rougemont fut grand de la trouver pleine de vêtements et de bijoux de femme. Il ne se tenoit pas de stupéfaction et d’aise intérieure. S’il l’eût osé, je crois qu’il auroit baisé de joie sa trouvaille.—Décidément, s’écria-t-il à la fin, refermant la valise, après une assez longue extase, et fourrant la clef dans sa poche, sous M. de Guyonnet c’étoit ici un donjon de cocagne. On y passoit les jours en plaisirs, les nuits en orgies. On y dansoit, on y donnoit des bals travestis. Dieu me pardonne! Et c’étoit là vos habits de mascarades, n’est-ce pas, messieurs? Dérision! J’en ferai mon rapport au Roi. Allons, guichetier, emportez ces haillons.—Au mot de haillons, Patrick tressaillit et ne put retenir un râlement de rage. Il auroit donné sa main droite pour conserver auprès de lui ces reliques vénérées de son amie; il eût donné sa vie pour arracher ces reliques aux profanations de ce laquais; mais l’accueil qu’avoit eu sa première prière lui fit une loi de garder le noble silence qui convenoit à son orgueil. Il essuya seulement une larme, et détourna la tête pour ne point voir.

L’expédition étoit achevée; M. de Rougemont renvoya les sergents de garde; mais comme lui-même alloit se retirer, ayant apperçu par hasard le chien de Fitz-Harris, le pauvre Cork, qui s’étoit blotti sous la table, il revint sur ses pas, et lui passant son épée sous le nez, d’un air triomphateur:—Tais-toi, mauvaise bête, lui fit-il.—Puis il ajouta:—Il seroit de mon devoir, messieurs, de faire jeter cet animal dehors; mais je veux manquer en ce point à mon sacerdoce; je vous le laisserai. Comme vous paroissez y tenir et lui donner vos soins, vous serez obligés de partager avec lui votre ration, qui sera mince; ce sera ça de moins que vous mangerez; ce sera ça de faim de plus que vous souffrirez; gardez-le!—A cet ignoble et dernier outrage, Fitz-Harris jeta un cri de dégoût, et répondit avec un courroux superbe:—Nouveau Barnaville, vous voulez, M. le lieutenant pour le Roi, nous pousser à bout; vous voulez nous forcer, comme Jean Crônier, le frère du gazetier de Hollande, à arracher les pierres du mur, et à les aiguiser, et à vous casser le crâne, pour nous faire passer ensuite par une chambre ardente, pour nous faire envoyer à la mort ou ramer sur les galères du Roi; mais vous vous adressez mal: nous n’en ferons rien, je vous le dis! Ce n’est pas, croyez-le bien, que nous redoutions les galères: elles ont touts nos souhaits! Là, du moins, nous aurions de l’air, nous verrions la mer et le ciel!...

Fidèle à sa honteuse parole, comme eût pu l’être un homme d’honneur, ce qu’il n’étoit pas, M. le lieutenant pour le Roi vérifia servilement sa prophétie de marmiton. La part de nos jeunes amis devint mince, en effet. Aux améliorations générales qu’il avoit apportées, il ajouta à leur égard des améliorations particulières. Les porte-clefs avoient eu ordre de ne plus faire, quelle que fût la rudesse de l’hiver et du froid, que deux feux par jour aux prisonniers, c’est-à-dire de mettre, le matin en entrant chez eux, trois bûches dans les cheminées de ceux qui jouissoient du doux avantage d’en avoir, et trois bûches le soir au dîner; mais pour eux, il y eût suppression universelle des six bûches. Chaque prisonnier avoit droit, droit consacré par l’usage à six chandelles de suif en été, et à huit en hiver; mais, chandelles d’été, chandelles d’hiver, furent aussi pour eux mise à l’index; ce qui, vu la petitesse de leur lucarne, garnie, comme on sait, d’une multitude d’espaliers de fer, leur procuroit durant plusieurs saisons l’horreur de dix-neuf heures de nuit sur vingt-quatre.—Un fois, enfin, lassé de languir dans cette mortelle obscurité, lassé de tâtonner dans ces ténèbres, n’y tenant plus, Fitz-Harris fit prier M. le chevalier de Rougemont d’avoir la pitié de leur accorder un peu de chandelle; mais celui-ci eut le cœur de faire une dérision de cette triste demande. Il leur renvoya dire, par le porte-clefs, qu’il s’étonnoit qu’ils demandassent de la chandelle; qu’au défaut de bougie, des gentilshommes comme eux ne devoient brûler que du clair de lune.

M. le chevalier persévéra d’autant plus volontiers dans ce surcroît de mauvais traitements, qu’il y trouvoit son compte. Sa sordidité y trempoit pour le moins autant que sa vengeance personnelle, ou plutôt ces dames s’entendoient comme deux larrons en foire. M. le chevalier ressembloit un peu, en ce cas, à ces crasseux teneurs d’école, qui, pour la moindre faute, heureux encore quand le budget domestique n’a pas fait une loi de la prétexter! condamnent avec empressement leurs élèves à la privation du dessert ou au pain sec; qui, sous couleur d’orner la mémoire, atrophient l’estomac; qui ne châtient jamais qu’au profit de la cuisine; et à qui leurs disciples affamés pourroient dire à bon droit: De grâce, maître, un peu moins de morale et plus de soupe.

Ainsi que ces piètres, ce n’est pas que M. le lieutenant pour le Roi eût un besoin urgent de ces petits tours de bâton; mais un et un font deux; mais les petits ruisseaux font les grandes rivières; mais il thésaurisoit; son avarice d’ailleurs l’eût fait le très-humble serviteur d’un scheling d’Allemagne, d’un liard effacé; non, certes! ce n’est pas qu’il en eût un besoin urgent, car sa place étoit bonne; bonne tant que vous voudrez! mais le bon comme le beau ont-ils des limites connues? Le beau ne peut-il pas être embelli? Le bon ne sauroit-il être bonifié? Si le mieux est l’ennemi du bien, le meilleur n’est pas l’ennemi du bon. Le fait est que sa bonne place, toute bonne qu’elle étoit de son acabit, rendons-lui cette justice, il avoit eu l’art de la pratiquer si adroitement avec certains petits engrais artificiels, et de la féconder avec un système, à lui, d’irrigation si parfaitement approprié, qu’il l’avoit, vraiment, dans la sincérité de mon âme, parlant avec la plus grande ouverture de cœur, considérablement bonifiée. Elle offroit alors l’image d’un printemps éternel; fleurs et fruits y pendoient en toute saison. Il y moissonnoit tout le long de l’année. Mais sous ce tapis de verdure, si l’on avoit passé la bêche, comme dans un cimetière on eût fait sonner des ossements.

M. le lieutenant pour le Roi au Donjon ne recevoit régulièrement, pour son poste, que trois mille livres; mais touts les revenant-bons, mais tout son savoir-faire, arrivoient, comme on a vu, et changeoient bien la thèse. Il souffloit si bien la bête morte, que la grenouille devenoit un bœuf. L’âne de carton se faisoit cheval de bronze. En un mot, les petits mille écus du commis se métamorphosoient en vingt ou vingt-cinq bonnes mille livres de rente, bon an, mal an. Vingt-cinq mille livres de rente!... mais cet or étoit le prix du sang, c’étoit les trente écus de Judas.

Vingt-cinq mille livres!... Tout bien compté, ce n’étoit pas trop, ce n’étoit guère, même, pour un si beau dévouement au Roi, à la Royauté, au Royaume; car la chère âme se donnoit bien du mal. Quelle vigilance! Quelle entente des affaires! Quelle adresse! Quelle intelligence! Quel homme à la fois de cabinet et de fourneau! Quelle tendre sollicitude pour le bien de la chose! Comme il frappoit dru avec sa houlette! Comme les chiens mordoient bien à sa voix!... Quel silence dans le Donjon! quelle tristesse! comme tout y étoit bien claquemuré! comme tout y étoit bouché hermétiquement! comme on y souffroit bien! comme on y avoit froid! comme on y avoit faim! comme le désespoir y régnoit!... Vingt-cinq mille livres! tout ça! ce n’étoit pas trop, ce n’étoit guère. Eh! quel zèle! Quelle imperturbabilité! Quel cœur inaccessible! Quel amour de ses devoirs! Quelle ferveur! Quel beau fanatisme! si beau même, que ce serviteur à toute outrance eut plusieurs fois la douleur de ne pas se voir assez compris par ses maîtres. M. le marquis Paulmi d’Argenson, gouverneur du Château, un descendant du premier surintendant de la Police du Royaume, M. Marc-Réné de Voyer de Paulmi d’Argenson, celui-là même qui surprit la religion du Roi et de Pontchartrain pour se venger du marquis de Brurauté sur le comte de Thunn, comme on a vu; M. le marquis de Paulmi d’Argenson, dis-je, fut maintes fois obligé de mettre le pied sur la queue de ce serpent pour le rappeler à l’ordre, tant il alloit loin dans son royal enthousiasme!

La colère est un flux puissant qui soutient et entraîne. Dans sa colère contre le nouvel ordre de choses, Fitz-Harris puisa d’abord quelques forces; mais quand la marée se fut faite, quand le flux amorti se retira, le flot manqua à sa barque, elle s’engrava de nouveau profondément; le jusant la laissa à sec; et, comme au milieu d’une grève solitaire, il se retrouva encore debout au milieu de son marasme. Que faire pour se distraire? Qu’il soit de bois, qu’il soit de pierre, que faire pour se distraire dans un cercueil? Parler?... Depuis dix ans bientôt que ces deux pauvres jeunes hommes étoient seul à seul, face à face, ils s’étoient tout dit: souvenirs d’enfance, sentiments de jeunesse, folies, rêves, désirs secrets, pensées d’orgueil, péchés, amourettes, amours, amour de la patrie! souvenances du village, souvenances de leur père, souvenances de leurs frères ou de leurs compagnons, souvenances de leur mère, souvenances de leur sœur. Ils avoient passé et repassé mille fois par les sentiers de la montagne. En image, mille fois ils étoient revenus jouer sur la rive du lac natal, cueillir des roseaux verts, amasser des cailloux, lancer des pierres aux hirondelles, ou troubler l’eau avec un long rameau de saule. Lire? Fitz-Harris n’étoit pas un grand liseur; sa tête active ne lui laissoit pas assez de cesse. Tandis que de l’œil il suivoit machinalement la ligne sur la page, il bâtissoit ailleurs des choses bien plus belles que ce que l’homme a écrit. Patrick, à la bonne heure!... Mais ils n’avoient plus de livres. Et eussent-ils été en assez bons termes avec M. le lieutenant de Roi, comme on disoit, pour lui en faire demander, qu’il en eût été à peu près de même. Il n’y avoit point de bibliothèque au Donjon comme à la Bastille. M. de Rougemont, d’autre part, n’étoit pas un homme littéraire; il avoit bien un garde-manger, beau comme un buffet d’orgues, mais il n’avoit pas d’armoire à livres; et il falloit qu’un prisonnier suppliât vingt fois avant d’obtenir quelqu’un des bouquins domestiques qui traînoient par la maison. Les prisonniers en bonne odeur parvenoient aussi quelquefois à se faire apporter un cahier de papier; mais chaque feuillet en étoit soigneusement numéroté, et il falloit qu’ils justifiassent de leur emploi. Écrivoient-ils quelques lettres: on les remettoit ouvertes à M. le lieutenant, qui les lisoit toujours, mais les laissoit rarement sortir. Celles qui leur étoient adressées du dehors ne pénétroient jamais jusqu’à eux, pour ainsi dire. Dans ce désœuvrement, Fitz-Harris, c’étoit devenu sa manie, retiroit la couverture de laine de leur grabat, l’étendoit par terre, se couchoit dessus avec Cork, et là, dans une espèce de sommeil ou d’apathie, qu’on eût dit procurée par de l’opium, il passoit des journées, de longues journées, immobile, muet, la paupière baissée ou le regard fixé sur les pierres de la voûte, examinant les compartiments et les dessins bizarres qu’en son imagination engourdie sembloient former les joints des claveaux et des voussures contrariés dans leur appareil; et Patrick, durant ce temps-là, de son côté, assis devant la table et penché dessus, la figure appuyée sur ses bras et cachée, pleuroit quelquefois, et s’abymoit dans des rêves que Dieu lui envoyoit, sans doute, mais que nul n’a connus, mais que nul ne connoîtra jamais.