Les soins de M. de Guyonnet pour ses deux enfants gâtés, le régime salutaire dont on jouissoit au Donjon sous son gouvernement, avoient contrebalancé les ravages de l’ennui chez Fitz-Harris; mais, alors, livré à l’ennui le plus dévorant, il dépérissoit comme une herbe annuelle sous les premiers vents froids de l’automne; il s’étioloit et pâlissoit comme une pauvre petite herbe des champs emprisonnée; il s’affoiblissoit, faute d’espace et d’exercice. Pour toute promenade, de temps en temps on les faisoit passer de leur cachot dans la grande salle commune, qui recéloit, à chacun de ses angles, une chambre octogone pareille à la leur. Cette salle sombre et sans meubles, voûtée en ogive, n’avoit qu’un seul pilier au centre, autour duquel Fitz-Harris et Patrick tournoient et retournoient tristement comme autour d’une idée fixe: on eût dit deux chevaux aveugles attelés au manége d’un laminoir. Le dimanche, j’oubliois, ils avoient encore quelquefois une sortie: quand l’aumônier disoit la messe à la chapelle du Donjon on les y conduisoit; et là, du fond des espèces de cages, toutes fermées de doubles portes, où l’on enfermoit les prisonniers un à un comme des bêtes féroces, semblant une couple de hyènes grises ou rayées, de Pologne ou de Coromandel, exposées à la curiosité publique, ils assistoient, le cœur triste et serré, à la commémoration du dernier repas que prit chez les hommes le prophète innocent, l’agneau sans tache si lâchement crucifié.
Comme une herbe annuelle sous les premiers vents froids de l’automne, Fitz-Harris dépérissoit, ai-je dit; et comme il avoit le sentiment de son dépérissement, qu’il se voyoit sécher et vieillir, cela creusoit encore son mal. Il avoit toujours la pensée de sa perte présente à l’esprit, qu’il prît la chose follement ou gravement, qu’il acceptât ou repoussât cette fatalité. Souvent, en regardant ses bras décharnés, ses jambes amaigries, il se prenoit à pleurer à chaudes larmes. L’idée sombre qui l’occupoit perçoit dans tout, empruntoit toutes les formes pour se faire jour. Une fois, entre autres, en se versant à boire, il cogna le col ébréché de la cruche et le mit presque en morceaux. Ayant ensuite ramassé par hasard un des tessons, assez anguleux, une fantaisie lui vint, et il y obéit.—Patrick! s’écria-t-il, une idée! Je vais graver mon épitaphe! Et après avoir tracé le contour d’un sablier et d’une faulx, il écrivit:
CI-GIT
KILDARE FITZ-HARRIS,
NÉ LE 9 AVRIL 1744
A KILLARNEY, AU COMTÉ DE KERRY, EN IRLANDE,
ENSEVELI VIVANT DANS CE TOMBEAU DE PIERRE
LE 21 SEPTEMBRE 1763,
A L’AGE DE DIX-NEUF ANS CINQ MOIS
ET DOUZE JOURS.
AYANT SOULEVÉ LE COIN DE SON LINCEUL, D’UNE MAIN TREMBLANTE, SUR CETTE PAROI INTERNE, IL A GRAVÉ LUI-MÊME CES MOTS, LAISSANT A D’AUTRES, PLUS HEUREUX, LE SOIN DE L’ÉCRIRE SUR LE COUVERCLE.
DE PROFUNDIS.
Patrick, avec un sourire doux et triste, la tête mollement inclinée sur l’épaule, immobile, le regardoit faire.
—Eh bien! mon beau Pat, lui cria Fitz-Harris affectueusement, tu ne me dis rien? Ne trouves-tu pas cette épitaphe originale, insolite, et digne tout-à-fait de la célébrité de l’épitaphe énigmatique de Bologne? Quant à la faulx et au sablier, je ne suis pas fort en sculpture, je te les abandonne. Mes os en sautoir ne sont pas non plus très-merveilleux, et mes gouttes lacrymales, aux yeux des connoisseurs, je l’avoue, pourroient bien ressembler moins à des larmes qu’à des poires. A ton tour, maintenant; je te cède mon burin; voyons un peu, fais la tienne. —Non, merci, Fitz-Harris, tu es un fou de jouer ainsi avec des choses graves; d’ailleurs, je ne suis pas de force; sans flatterie, tu manies le ciseau comme un Grec.—Oh! mon Dieu! miss Patrick, si vous faites la sucrée, reprit malignement Fitz-Harris, après tout, on tâchera de se passer de votre talent; dictez seulement à votre page; il écrira.
Et il se remit à l’ouvrage, et Patrick, par condescendance, et peut-être aussi de peur qu’il ne gravât quelque impertinence sur son compte, lui dicta:
CI-GIT
PATRICK FITZ-WHYTE;
NÉ LE 15 JUIN 1742,
DANS UNE CRÈCHE, AUX BORDS DU LAC DE
KILLARNEY,
AU COMTÉ DE KERRY, EN IRLANDE;
ENSEVELI VIVANT, SOUS CETTE MÊME LAME,
LE 2 SEPTEMBRE 1763,
A L’AGE DE VINGT ET UN ANS DEUX MOIS
ET DIX-SEPT JOURS.
ADIEU DÉBORAH!
NOUS NOUS REVERRONS LA HAUT!...
DE PROF.....