Fitz-Harris ne put achever ce dernier mot, un étourdissement l’avoit pris. Il se traîna tout chancelant jusqu’au bord de son lit, et c’est tout ce qu’il put faire. A cette époque il étoit déjà dans une telle foiblesse que l’application qu’il avoit mise à tracer ces inscriptions sur la muraille l’avoit épuisé. Depuis quelque temps, même dans l’inaction, sans qu’aucun effort apparent les provoquât, il étoit sujet à de pareilles défaillances. Il se plaignoit aussi de spasmes, de palpitations au cœur, de sueurs froides. Il avoit souvent à la bouche un mouvement convulsif pénible à voir. Un frisson mortel ne désemparoit pas de lui. Ces souffrances lui donnoient sur les nerfs, l’agaçoient, et son irritabilité naturelle et son irrascibilité augmentoient dans une proportion effrayante. Il faisoit attention à tout, il s’occupoit de tout, lui qui, dans son beau temps, ne songeoit à rien, et à qui rien n’importoit; et la plus petite chose, sans savoir trop pourquoi, le crispoit, le révoltoit. Il se levoit morose, et tout autour de lui et sur lui lui sembloit sale, mal fait, mal adroit, et il s’en affligeoit sincèrement. La chaleur si ardente qu’il avoit eue dans le cœur s’étoit refroidie. Ce qu’on pourroit appeler le pouvoir d’aimer avoit quitté son âme; il se détachoit de tout. Il devenoit dur, insensible, à son égard et pour autrui. Il tracassoit sans relâche les porte-clefs. Plus de caresses pour Cork. Cork avoit toujours tort, Cork l’importunoit, Cork étoit grondé sans cesse. Plus de bonnes paroles pour Patrick; il le grondoit, il lui disoit des duretés. Puis, quand, par hasard, un mouvement de tendresse renaissoit, c’étoient alors des folies! Il caressoit Cork sans miséricorde, il le baisoit, il lui demandoit pardon d’être resté si long-temps sans l’aimer. Il disoit les plus douces choses à Patrick; il le cajoloit et vouloit, dans sa prévenance, tout lui donner, même ses soins, le pauvre mourant! même sa part de nourriture. Patrick, au demeurant, avoit beaucoup à souffrir; car ce commerce étoit, on le sent de reste, âpre et difficile. Mais que sa conduite étoit belle! Faisant toute abnégation de soi-même, il laissoit passer, sans souffler mot, les reproches injustes, les épithètes cruelles; il se ployoit, il se courboit, il se prêtoit comme un esclave inepte; il obéissoit religieusement aux fantaisies les plus étranges, aux caprices les plus passagers.—Au temps où nous voici arrivés, le mal avoit fait un tel progrès chez Fitz-Harris, que ses jambes trembloient et fléchissoient sous le poids de son corps, qu’il avoit peine à se tenir debout. Patrick, vers le milieu du jour, l’aidoit à se lever, l’enveloppoit bien chaudement et l’asseyoit sur une chaise, d’où il ne bougeoit plus jusqu’au coucher. Seulement il falloit qu’il le changeât vingt fois de place. Fitz-Harris le prioit de l’asseoir vers la porte; puis, une fois là, il regrettoit de n’être pas auprès de la table; puis, auprès de la table, il souhaitoit d’être plus près de la cheminée. Quelquefois, dans ses dispositions de mélancolie plus douce, quand il avoit bien parlé de sa patrie, de l’Irlande, il demandoit à voir encore une fois le ciel; Patrick, alors, le chargeoit doucement sur ses épaules, et se rangeoit le long de la muraille, au-dessous de la lucarne. Se haussant comme il pouvoit, agrippé aux barreaux intérieurs, Fitz-Harris parvenoit à dépasser de la tête l’embrasure, et là, tant que Patrick ne ployoit pas sous la charge, il demeuroit tristement à contempler, à travers les clayonnages de fer et les vitres sales, quelques bribes d’azur, un reflet jaune ou une étoile solitaire. Scène déchirante et sublime! Chose horrible, à faire pleurer les pierres!... Pauvres jeunes hommes!
Fitz-Harris étoit depuis long-temps dans cet état de langueur et de consomption, quand, un matin, le porte-clefs, en leur apportant, à onze heures, leur pitance, leur annonça, pour l’après-midi, afin qu’ils aient à mettre plus d’ordre dans leur chambre, la visite de M. le lieutenant-général de la Police du Royaume.
Car M. le lieutenant-général de la Police du Royaume avoit pour habitude de venir, ordinairement, une fois dans l’année, à la Forteresse, pour y faire censément une soi-disant inspection. Rarement il y manquoit. Il aimoit beaucoup ça. C’étoit pour lui comme une partie de campagne, un rendez-vous de chasse, auquel il invitoit toujours quelques-uns de ses bons amis. Il y amenoit même, quelquefois, sa petite famille, en calèche, quand on avoit été bien sage. Il va sans dire que M. le lieutenant pour le Roi étoit averti d’avance du jour fixé par M. le lieutenant-général. A son arrivée chez le commandant, après les bonjour, comment vas-tu? exigés par la politesse, ce dernier s’en alloit, droit comme un âne retourne au moulin, prendre place à la table qu’il savoit lui être servie. Alors se commençoit un somptueux, un splendide repas, où se trouvoit tout ce que l’opulence et la délicatesse la plus recherchée avoient pu inventer et réunir. M. le lieutenant-général baffroit, buvoit, se délectoit, s’extasioit, se confondoit en éloges, goûtoit, dégustoit, revenoit au même plat, se léchoit les barbes.
Hosanna in excelsis! quelle fête! quelle magnificence! O Amphytrion trois fois heureux!... Puis, une fois bien amorcé, dans le plus chaud moment de son enthousiasme, vite on insinuoit à ce magistrat, vite on lui couloit en douceur dans le tuyau de l’oreille que telle étoit à peu de chose près le régime ordinaire des prisonniers, et que le cuisinier qui venoit d’exciter ses transports étoit celui-là même du Donjon. Il l’entendoit ou ne l’entendoit pas, il l’écoutoit ou ne l’écoutoit pas, il y croyoit ou n’y croyoit pas, ce sera comme on voudra; cela ne fait rien à notre affaire; mais ce qui est toutefois positif, c’est qu’aussitôt que M. le lieutenant-général étoit bien pansu, bien repu, bien bu, comme on diroit en anglois, on le lâchoit tout rayonnant dans les tours, où il demeuroit à peine une heure, et ne voyoit jamais qu’un certain nombre de prisonniers, les originaux, les plus amusants à voir, comme il disoit, qui, les infortunés, de peur d’aggraver leurs misères, n’osoient se plaindre du traitement qu’ils éprouvoient. A peine, d’ailleurs, avoient-ils le temps de lui dire quelques mots sur la liberté qu’ils attendoient de sa justice. De la justice de M. le lieutenant-général de Police? Dérision!
Le porte-clefs avoit dit vrai: en effet, ce jour-là, M. le lieutenant-général fit sa visite annuelle. Dans l’après-midi, en effet, un bruit extraordinaire éclata aux portes du cachot, qui, tout-à-coup, s’ouvrirent comme par enchantement et laissèrent entrer avec fracas une suite nombreuse. Marchoit en tête, ou plutôt trébuchoit en tête, M. le lieutenant-général, pour plusieurs raisons, et parce qu’en outre, en entrant, son pied avoit heurté contre la marche qu’il falloit monter pour entrer dans la chambre; marche que, pour plusieurs raisons encore, il n’avoit pas vue au moment de son apparition triomphale. Vêtu de noir, il étoit comme tout magistrat bien né doit l’être. Du reste, personnage insignifiant. Derrière ses hauts talons venoient immédiatement quatre autres comparses de même couleur, principaux commis, sans doute; puis M. le lieutenant pour le Roi au Donjon, et les siens, en habit neuf. A ce coup de théâtre, Fitz-Harris, qui, enveloppé dans toutes ses hardes et dans la couverture, étoit assis le dos tourné à la porte, fit faire un demi-tour à sa chaise pour se mettre avec la cavalcade face à face. Les deux camps sont donc en présence. Fitz-Harris regarde tout ça de son air hargneux. Si l’on en vient aux mains, gare! la journée sera chaude.—M. le lieutenant-général, l’œil luisant, la lèvre épaisse, après avoir balbutié inintelligiblement quelques paroles, parvint enfin à détacher assez sa langue pour dire d’une voix engluée:—Avez-vous, prisonniers, quelque réclamation à faire? Êtes-vous bien nourris?—A laquelle question Patrick répondit:—Nous le sommes assez mal, monsieur; oui, assez mal! Mais l’affaire de notre liberté nous intéresse davantage; occupons-nous du plus nécessaire, s’il vous plaît. C’est notre sort qu’il s’agit de changer, et non notre pâture. Faites-nous libres d’abord. Et, quand nous serons libres, nous vivrons comme les oiseaux du ciel, non pas comme il vous plaira, mais comme il plaira à Dieu.—Assez mal, reprit âprement Fitz-Harris; oui! puisqu’il faut le dire, nous le sommes assez mal, horriblement mal! Mais, monsieur, n’avez-vous pas de honte de venir parader ainsi la bouche pleine, dans l’antre de la faim, devant de pauvres gents qu’on exténue par le jeûne? Oui, monsieur, vous le savez de reste, nous le sommes assez mal! Voyez mon état; voyez comme mes bras et comme mes joues se décharnent. M. le commandant que voici est un valet infidèle qui fait, sans pitié, danser l’anse du panier que le Roi lui a mis au bras. Monsieur gagne sur tout: sur le pain, sur le vin, sur le sel, sur les fèves, sur les harengs, sur la viande pourrie qu’il nous donne. Il nous laisse sans lumière, sans feu, sans vêtements. Et, moyennant notre faim, notre soif, moyennant notre misère, et le linge sale qui nous ronge, et le froid qui nous gerce, monsieur, sans doute, monte son écurie, sème de l’or dans les tripots, entretient des filles! Monsieur achète des prés au soleil, des robes de moires et des angleterres à madame! Monsieur fait le bon père! Monsieur élève sa famille! Eh! vous, le maître immédiat de ce laquais, vous savez ça, et vous le laissez faire! vous souriez à ces bassesses! vous connivez à ces infamies! Honte et opprobre!...
Tandis que Fitz-Harris jetoit ces dernières paroles à pleine gorge, M. le lieutenant-général de police, décontenancé au plus haut point, avoit prononcé quelques mots que la voix du prisonnier couvrit et qu’on n’entendit pas; puis il avoit fait un geste comme pour se retirer et se faire suivre. Mais, là-dessus, le pauvre malade, à qui l’indignation venoit de rendre quelques forces, s’étoit levé tout-à-coup, et, rejetant la couverture qui l’enveloppoit, s’étoit précipité contre la porte. La porte, sous ce choc, s’étoit refermée, et alors sans interruption, pour ainsi dire, et d’une façon plus téméraire encore, il avoit poursuivi:—Audience, monsieur, s’il vous plaît? qui vous presse? Votre festin n’est donc pas fini? Croyez-moi, ne rentrez pas à la buvette; d’ailleurs, chacun à son tour à vous avoir; vous êtes mon hôte à cette heure et je suis votre échanson. Oh! je le vois bien, c’est que mes paroles vous pèsent. Vous ne vous attendiez pas à ce bouquet de chardons que j’ai cueilli sur ces dalles. Il y a long-temps que j’avois toutes ces choses sur le cœur; je vais mourir... mais, du moins, je ne mourrai point sans vous les avoir dites. Quand on me met le pied sur la gorge, comme le ver sur qui l’on marche, je me redresse; quand on m’éperonne, je rue! Jusqu’à ce jour, j’avois fait l’âne pour avoir du son; j’avois été gentil avec vous lors de vos visites; à deux mains jointes, doucement, j’avois imploré de vous ma liberté, j’en avois flatteusement appelé à votre miséricorde et à la justice de votre cœur; mais à quoi tout cela a-t-il abouti? Quel mieux avez-vous apporté à notre sort, depuis onze ans que vous venez honorer notre cachot de votre présence; depuis sept ans, depuis l’arrivée au Donjon de monsieur votre ami, que vous venez, entre deux vins, faire le petit Vincent-de-Paule, l’homme aux entrailles de père? Pitié!... Hypocrisie!... Otez donc ce masque, il vous déguise mal, beau sanglier faisant le philanthrope! Monsieur le lieutenant-général de la Police du Royaume, vous avez des héraults; envoyez-les donc, je vous en défie, proclamer par les carrefours de la ville ce que vous nous faites ici, et pourquoi vous nous le faites. Mais non, donnez-vous-en bien de garde, vos crieurs seroient massacrés. Ces choses-là, d’ailleurs, ne se divulgent pas: c’est le secret du ménage, c’est la bouteille à encre de la Police, c’est le pot au rose du Roi.—Depuis onze ans, monsieur, nous vous demandions la liberté ou la mort; aujourd’hui, monsieur, que la mort habite dans mon sein, je vous demande la liberté ou qu’on m’achève!...
Comme Fitz-Harris en étoit là, les porte-clefs, qui depuis long-temps s’agitoient pour l’arracher de devant la porte, en vinrent enfin à leur honneur, et comme, tout débusqué qu’il étoit de son poste, il reprenoit haleine et brandissoit un nouvel épieu, Patrick, qui sentoit avec douleur qu’il n’en avoit déjà que trop dit, lui mit la main sur la bouche.... Il étoit temps. Les fumées du vin et de la colère montoient au nez de MM. les lieutenants. Ils menaçoient, ils caracoloient. Fitz-Harris, dans le fait, soyons francs, avoit frappé assez dru, sur les écailles de ces reptiles pour qu’ils sifflassent et montrassent leurs dards.—Sortons, messieurs, sortons, je n’y tiens plus, s’écrioit M. le lieutenant-général. De grâce, ôtez-moi de ce foyer de sédition! De grâce, ôtez-moi du spectacle de ces furieux!—M. le lieutenant pour le Roi, vous me ferez jeter sur l’heure ces régicides dans les cabanons de Bicêtre, en attendant pis.—Que son Excellence me laisse le soin de venger la Couronne, et se repose sur moi, répondit avec joie M. de Rougemont.
Et la troupe défila comme elle étoit venue, non sans trinquer, chemin faisant, avec les murailles. M. le lieutenant au Donjon formoit l’arrière-garde, il tordoit ses bras avec rage; ses dents claquoient.
Aussitôt que le cachot fut débarrassé et que Fitz-Harris se fut retrouvé en face de lui-même, la raison lui revint; mais les forces que lui avoit prêtées la colère s’évanouirent. Il s’affaissa tout-à-coup sur les dalles, et, promenant son regard autour de lui, il se prit à verser un torrent de larmes. Il frissonnoit. Patrick s’empressa de le relever, le fit asseoir: et renveloppa dans ses langes le pauvre enfant.—Oh! mon frère, lui dit alors Fitz-Harris, nous sommes perdus! qu’ai-je fait? Que m’as-tu laissé faire? Je ne sais plus dans mon délire, ce que j’ai dit à ces hommes, mais il me semble que je leur ai dit des choses bien cruelles et qu’ils rugissoient. Oh! mon frère, nous sommes perdus! Cache-moi, ils vont revenir pour me tuer!...—Non, mon pauvre ami, lui répondit Patrick. Allons, courage, un peu de calme! Ne crains rien; ces gents-là font mourir, mais ne tuent pas.
Environ trois heures après cette échauffourée, M. le lieutenant pour le Roi, armé de sa canne, et les trois porte-clefs du Donjon armés chacun d’un bâton, tambour battant, mèche allumée, se précipitèrent inopinément dans le cachot. M. le lieutenant pour le Roi écumoit.—Holà! A nous deux, maintenant, misérables! se mit-il à hurler, renversant la table d’une main, et brisant la cruche d’un coup de pied pour se donner une allure formidable. Porte-clefs, rouez-moi de coups cette vile populace! Un noble gentilhomme, un serviteur du Roi, traité ainsi devant son Excellence, par un petit va-nu-pied, un ver de terre, un enfant des rues! Tu voulois donc, brigand, me faire chasser du poste où l’estime générale m’a placé? Tu voulois donc arracher son gagne-pain à un pauvre père de famille?... (Au mot père de famille, mot tant exploité depuis, M. de Rougemont donna à sa voix une inflexion sentimentale. S’il eût pu se cracher dans les yeux, je crois, dans son attendrissement, qu’il eût versé quelques larmes.) Tu mériterois, plat-gueux, d’être écorché tout vif, que je te fisse avaler mon poing comme une poire d’angoisse, que je te cassasse ma canne sur les reins! Tiens donc!—Tiens donc!—Je te tuerai,—misérable!...—Holà! monsieur, c’est une infamie; frapper ainsi un malade! Brute vile et féroce! cria alors Patrick en se plaçant entre M. le lieutenant et son ami, que ces coups avoient couché par terre.—A moi! porte-clefs, à moi! reprit M. de Rougemont; et deux porte-clefs s’élancèrent sur Patrick et le frappèrent violemment. Patrick ne broncha pas. Haussant les épaules de pitié, il se contenta d’arracher fièrement la canne de M. le lieutenant pour le Roi, de la briser sur son genou, et de lui en jeter les morceaux à la face.