Mais je suis ton aîné, et j’aurois dû te précéder dans le chemin de la mort. Pourquoi, plutôt que toi, la mort m’a-t-elle épargné?... Oh! n’en sois pas jaloux, mon frère! Dieu, sans doute, a sur moi quelque secret dessein qu’il n’auroit su accomplir sur toi. Toi, tu pouvois mourir, tu n’étois pas lié; tu ne laisses rien derrière toi; mais moi, j’ai dans quelque coin perdu du monde une femme qui m’appelle, et qui a besoin de mon secours, et un fils, sans doute, qui a besoin que je secoure sa mère; et Dieu, qui sait? a peut-être la pensée de me rendre à eux, qui ont besoin de moi, et de les rendre à moi, qui ai tant besoin d’eux.—Si c’est là ton dessein, ô mon Dieu, béni soit-il? Tu sais combien je suis résigné! Quelle que soit ta volonté sur moi, qu’elle s’accomplisse, je me prosterne.... Mais si je ne dois jamais les revoir, et si je dois, comme mon frère, mourir dans ce puisard, je ne te demande qu’une grâce, ô mon Dieu! de m’envoyer comme à mon frère, durant ma dernière heure, d’ineffables illusions, de m’envoyer la mort au milieu d’un délire.
Patrick, en proie aux angoisses les plus cruelles, s’attendoit de minute en minute à voir descendre un fossoyeur pour enlever le corps de son ami; mais personne ne paroissoit; et bien qu’il redoutât beaucoup l’instant de cette suprême séparation, où son compagnon s’éloigneroit sans pitié et sans retour, et le laisseroit abymé dans une morne solitude, cependant il l’appeloit de touts ses vœux. La nature a des lois de destruction et de décomposition inexorables pour le plus bel être comme pour l’objet le plus aimé; et Fitz-Harris étoit mort dans un si mauvais état, et ce puits étoit si malsain, que Patrick n’osoit plus, disons plus juste, ne pouvoit déjà plus l’embrasser, ne pouvoit déjà plus poser ses lèvres sur son front.
Après le même intervalle de temps qui s’écouloit d’ordinaire entre chaque apparition du porte-clefs, la trappe se soulevant enfin, Patrick s’avança incontinent sous l’ouverture, et s’écria avec indignation:—Monsieur le porte-clefs, ne vous ai-je pas dit que mon frère est mort? A quoi songe donc M. le lieutenant pour le Roi? Rappelez-lui, s’il vous plaît, qu’il est envers les hommes des derniers devoirs.
Mais, cette fois encore, sans daigner laisser tomber une seule parole, le porte-clefs se retira.
Abymé dans les pensées les plus amères, l’esprit brisé sous la roue de la réflexion, et le corps affaissé par une longue veille (depuis que Dieu avoit rappelé Fitz-Harris, il n’avoit pas fermé ses yeux remplis de larmes), Patrick s’assoupit enfin. Sur l’aile d’une rêverie, le sommeil l’aborda si doucement, qu’il ne put s’en défendre. Au fond de toute mélancolie il y a toujours quelques drachmes d’opium.
Ce sommeil duroit encore lorsqu’un des hommes du Donjon penché à l’ouverture de la voûte, et qui glissoit une échelle, enjoignit à Patrick de monter le corps de son ami. Ébloui par la lueur répandue dans le caveau et surpris par cette brusque arrivée, cependant Patrick se leva aussitôt et s’excusa sur cet ordre, en prétextant son état d’extrême foiblesse. Mais la même injonction ayant été répétée d’un ton plus brutal encore, et quelqu’un ayant ajouté avec un accent de raillerie:—Après tout, si monsieur ne veut pas se séparer de ce cadavre, les volontés et les goûts sont libres. Patrick, non pour obéir à cette insolence, mais pour les mânes de son ami, rassemblant toutes ses forces, chargea courageusement sur ses épaules le corps de Fitz-Harris et se mit à monter, je devrois dire à se traîner le long de l’échelle. Écrasé sous le poids, n’ayant qu’une main disponible, l’autre soutenant et retenant le cadavre, peu s’en fallut plusieurs fois qu’il ne se renversât et ne fît une horrible chute. Le plus cruel, c’est qu’il n’avoit point de chaussure; de sorte que chaque fois qu’il s’appuyoit sur un échelon, cela lui scioit la plante des pieds et lui causoit une douleur excessive. Lorsqu’il eut gagné le caveau supérieur, il apperçut à quelque distance les porte-clefs et M. le lieutenant pour le Roi au Donjon, qui touts quatre se tenoient ainsi à l’écart, pour échapper sans doute à l’air putride qu’exhaloit le trou d’extraction. Les trois valets portoient chacun un falot. Quant à M. le lieutenant, il ne portoit rien; il étoit simplement coiffé d’un serre-tête et entortillé dans les ramages d’une robe de chambre non moins spacieuse que ridicule.
Sans lui donner le temps de reprendre un peu courage, ces quatre misérables se mirent en peloton, et entraînèrent au milieu d’eux Patrick, qui ployoit sous sa sainte charge.
Après avoir monté plusieurs vis, traversé plusieurs caves, plusieurs salles, plusieurs couloirs, plusieurs galeries, ils pénétrèrent dans un jardin, le jardin du Donjon. Le long du mur un trou assez profond avoit été pratiqué dans la terre. Quand Patrick y eut été conduit, il comprit de suite que c’étoit là, et déposa tout au bord son fardeau. Sous le poids qui l’accabloit, il avoit tant employé d’efforts durant cette longue marche à travers ces sombres détours, qu’une sueur froide couloit de son front à grosses gouttes, et que ses jambes fléchissoient. L’imagination pourroit-elle concevoir un spectacle plus lugubre, une scène plus propre à glacer d’effroi? De touts côtés de grandes murailles noires emprisonnant des ténèbres et du silence; des hommes d’un sinistre aspect, avec des figures pleines d’ombre; un personnage odieux dans une robe longue, comme un homme de Palais; trois lanternes jetant quelques lueurs sourdes et n’éclairant que par-dessous le feuillage appauvri de quelques arbres; un trou en terre, puis un cadavre immobile porté par un cadavre mobile couvert de cheveux et de haillons.
Ayant posé leurs falots le long de la muraille, et s’étant saisi chacun d’une bêche, les trois porte-clefs poussèrent le corps de Fitz-Harris dans la fosse, et déjà ils avoient jeté sur lui plusieurs pelletées de terre, lorsque, à cette vue, retrouvant quelque force, Patrick se releva, et avec un geste terrible leur commanda d’arrêter. Puis, s’approchant lentement de M. le lieutenant pour le Roi, qui, les mains sur le dos et son bonnet de nuit sur la tête, regardoit faire:—Au nom du ciel! monsieur, lui dit-il avec la noblesse qui accompagnoit toujours ses moindres expressions, ce n’est pas ainsi que s’enterrent les hommes! La haine la plus cruelle s’arrête ordinairement où le néant commence; mais la vôtre, qui passe toutes bornes, à ce qu’il paroît, passe aussi le seuil de la tombe. Ce n’étoit donc pas assez, monsieur, d’avoir lâchement assassiné mon frère et de l’avoir laissé mourir sans les secours de l’art et de la religion?... Allons, qu’on le porte à la chapelle et qu’on appelle un aumônier!...