A ce coup de hache, M. le chevalier de Rougemont répondit avec perfidie qu’il n’y avoit point au Donjon de prêtres à l’usage des religionnaires; mais Patrick lui ayant humblement représenté qu’ils étoient Irlandois et catholiques:—Assez, jeune homme, lui répliqua-t-il impudemment, je ne dois compte de ma conduite qu’à sa Majesté.

M. le chevalier savoit parfaitement que ses prisonniers n’étoient ni Anglois ni anglicans, et la raison qu’il avoit paru vouloir donner n’étoit que pour tenir lieu d’une plus véritable qu’il n’avoit pas voulu mettre en avant. M. le chevalier, qui devoit à chien et à chat, au dedans et au dehors du Donjon, à ses fournisseurs, à son boucher, à ses porte-clefs, à ses garçons de cuisine, devoit aussi au curé de la Sainte-Chapelle les honoraires de plusieurs inhumations; et ce dernier, ne pouvant arracher un sou de ce fripon, venoit, poussé à bout, de l’attaquer en justice.—Ce fut là pourquoi, ce que Patrick ignora toujours, Fitz-Harris fut enterré sans prêtre et sans obsèques, comme un chien.

Les expressions me manquent; la parole n’a pas assez de ressource et de souplesse; je ne sais que dire, je ne sais quel signe employer pour dépeindre la stupeur profonde dans laquelle Patrick retomba, lorsqu’après ces insultantes funérailles il se retrouva seul dans le puisard. Si la perte d’une âme qui nous est chère, au milieu du mouvement, des soins et du fracas du monde nous porte un coup terrible et laisse à nos côtés un vide que rien ne sauroit combler, quel vide ne doit pas faire autour du captif, de quelle mortelle horreur ne doit pas le cerner la perte de la seule âme sa compagne, de la seule âme qui partage le froid de son abyme. Si Patrick n’eût été soutenu par la pensée de Déborah, par une lointaine espérance, il auroit sans doute succombé sous sa douleur; peut-être même que cette pensée n’eût pas suffi pour défendre de la mort ce qu’il y avoit en lui de périssable, s’il fût demeuré plus long-temps dans ce cachot. Mais au bout de quelques heures, dix ou douze heures, je pense, une voix étrangère, inconnue, vint frapper tout-à-coup son oreille. La voûte s’étoit ouverte sans qu’il s’en fût apperçu, tant il étoit absorbé, et la voix disoit:—Quoi! dans ce trou, au fond de ces ténèbres, il y a un être vivant, une créature de Dieu? Lâche abomination!... Je ne sais pas quelle a pu être la faute de cet homme qui est là dans ce gouffre; mais ce que je sais, monsieur le lieutenant, c’est qu’il ne faut pas se faire criminel envers le criminel; qu’il ne faut pas punir le crime par un châtiment pire que le crime, par un crime sans fin, surtout, et sans profit, et que ne demandent ni la loi, ni le Roi, ni mon Roi, qui est le vôtre, monsieur le lieutenant. A ces réflexions simples et austères qui rabrouoient un peu le chevalier de Rougemont, M. le chevalier, empêché dans sa confusion, sans doute, ne souffla mot. Mais la même voix, après un moment de silence, ayant ordonné qu’on plaçât une échelle, et demandé des flambeaux, qu’on l’éclairât, craignant sans doute que son prisonnier, s’il étoit visité, ne l’accusât, monsieur le lieutenant recouvra soudain son éloquence accoutumée, et se prit à dire d’un ton de candeur, le Pharisien!—De grâce, monseigneur, je vous conjure, je me mets à vos pieds, ne descendez pas dans cette loge, c’est un fou furieux, farouche, inabordable, qui l’habite; il iroit de vos jours; cet homme a des heures terribles. De grâce monseigneur!... Mais, sans paroître faire aucun compte de cette insinuation perfide, la même personne étrangère répondit:—Bien, bien, monsieur, des flambeaux, qu’on m’éclaire! j’en jugerai par moi-même. N’oublions jamais, monsieur, que l’insensé et le méchant sont, avant tout, des malheureux dignes de notre sollicitude: nous devons à l’un nos soins, à l’autre notre pitié. Dieu ne met au monde que des hommes; c’est le monde, monsieur, qui engendre les méchants et les fous. Les méchants et les fous sont son œuvre, sont notre œuvre, monsieur le lieutenant.

Quand l’étranger eut descendu l’échelle et posé les deux pieds sur la croûte noire du sol, il porta ses yeux sur la croûte grise et luisante des murailles et de la voûte; il regarda autour de lui, il laissa tomber son regard, et l’arrêta long-temps sur Patrick, spectre aux cheveux et à la barbe sauvages, aux muscles affaissés et mal cachés sous quelques restes de haillons, qui demeuroit là dans la plus morne immobilité; et, après avoir fait bien des efforts visibles pour rallier son cœur qui se fendoit devant ce spectacle, devant tant de souffrances, de misère et d’abjection, il put enfin trouver assez de calme pour dire, avec un accent plein d’encouragement qui eût gagné la créature la plus farouche:—Ne craignez rien, prisonnier, je ne viens point pour vous faire du mal; je viens pour vous consoler, si je puis, et vous ôter à l’horreur de ce cachot. A ce geste d’une bienveillance marquée, Patrick se leva et s’inclina respectueusement. Ce charitable étranger étoit habillé de noir; une épée d’acier étinceloit à son côté. Son air de visage étoit doux et noble, sa bouche gracieuse: son front beau et pur déceloit un cœur sans limon et sans remords. La limpidité de son regard proclamoit la limpidité de son âme. Tandis que Patrick l’admiroit, il poursuivit:—Votre malheur est grand, monsieur, et me pénètre de douleur, et surpasse à coup sûr votre faute?—Mes malheurs, en effet, monsieur, sont inouis, lui répondit tristement Patrick, mais je suis sans reproches devant Dieu, devant la loi, devant ma conscience. Avoir plu et déplu à une adulteresse, voilà mon crime, qui fut celui de Joseph, et qui, comme lui, m’a fait jeter dans une prison où je suis condamné à mourir.—Il ne faut pas vous désespérer ainsi, monsieur; il n’y a de condamnés que ceux que Dieu condamne. Dieu souvent se plaît à abaisser son serviteur, pour le mieux élever. Joseph sortit de sa prison pour régner sur l’Égypte. Depuis combien d’années êtes-vous céans?—Ce fut le 2 septembre 1763 que je fus amené dans ce Donjon; et depuis le mois de septembre ou de décembre 1773 j’habite cette fosse.—Quoi! depuis vingt et un mois on vous retient dans cette abyme? O mon pauvre jeune homme! il faut vraiment que Dieu vous réserve pour quelque grande chose, que sa main vous ait soutenu, pour que, sous le faix de tant de maux, vous n’ayez pas succombé.—Je n’ai pas succombé encore, moi; mais, monsieur, j’avois un ami, un frère, un compagnon d’infortune et de captivité, qui, exténué, tué par le désespoir, a rendu l’âme sous cette voûte. Son cadavre, il y a peu d’heures, étoit encore là étendu. Oh! que n’êtes-vous descendu plus tôt dans ce puisard! C’étoit un brave et bon jeune homme. La terre l’a perdu, le ciel l’a gagné. O Fitz-Harris! ô mon ami! tout pour toi fut cruel, ta vie, ta mort, ton destin!... L’étranger, remué jusque dans ses entrailles, prenant alors la main de Patrick, la lui serra affectueusement. Patrick, dans une émotion non moins vive, se mit à genoux, et reprit:—Ce qui se passe dans votre cœur se trahit; vos yeux sont mouillés de larmes. Je ne sais pas qui vous êtes, monsieur; mais je vois bien que vous êtes un honnête homme; souffrez que je me prosterne à vos pieds.—Non, relevez-vous, mon bon ami, lui dit l’étranger, et suivez-moi. Sortons au plus vite de cet air empoisonné; venez, vous serez libre; venez, je suis la clef qui ouvre et qui ferme la porte de la liberté.—Vous êtes, monsieur, je le vois bien, vous dis-je, reprit encore Patrick, avec une émotion toujours croissante, un messager du ciel envoyé de Dieu; j’accepte volontiers ce que vous daignez me rendre, non pour moi-même, mais à cause d’une femme, objet de tout mon culte et de tout mon amour; mais cette liberté que je perdis avec un compagnon, et que seul je vais recouvrer, sera toujours pour moi bien sombre et pleine de deuil.

Quand l’étranger fut ressorti de la citerne, il prit par la main Patrick, qui l’avoit suivi, et dit à M. de Rougemont:—Monsieur le lieutenant, je vous présente un jeune homme dont je m’honorerois d’être l’ami, plein de raison et de réserve, et d’une dignité qui m’édifie. C’est mal à vous, monsieur le lieutenant, d’avoir cherché à me tromper. Vous êtes, monsieur le lieutenant un officier cruel; tant pis! vous ne serez jamais le beau-cousin de notre jeune Roi. Faites conduire monsieur, s’il vous plaît, dans une chambre du Donjon, et que les soins les plus attentifs lui soient prodigués sur-le-champ. En achevant ces dernières paroles, l’étranger s’éloignoit avec empressement et modestie pour se soustraire aux marques d’une touchante reconnoissance que Patrick lui donnoit.

Mais quel étoit donc cet étranger à la voix douce et puissante, et que tant de respects semblent entourer? C’étoit.... Eh bien, oui! cet homme, dont la main s’appliqua à détacher tant de fers, horrible destinée! vienne le temps, et lui-même à son tour sera chargé de chaînes qui ne seront pas détachées. Vienne le temps, et sa tête blanchie roulera sur l’échafaud! Cet homme..., inclinons-nous; vice, égoïsme, indifférence, rentrez dans votre honte! cet homme, c’étoit la vertu, c’étoit Chrétien-Guillaume Lamoignon de Malesherbes, ministre de Paris, et plus tard—dernier conseil de Louis XVI.

Patrick avoit été conduit dans la chambre octogone, où il avoit passé tant d’années de souffrance avec Fitz-Harris, et il étoit assis tristement, essayant de se réchauffer aux rayons d’un feu énorme, quand M. d’Albert, le nouveau lieutenant-général de Police, se présenta avec affabilité et lui dit:—M. de Malesherbes n’a point voulu, monsieur, quitter le Donjon sans vous donner, par ma bouche, un dernier mot de courage. Soyez tranquille, avant peu vous serez libre. M. le ministre attend de votre déférence que vous voudrez bien lui adresser prochainement un mémoire circonstancié de votre captivité et de ses causes. En outre, à ce mémoire, il vous en prie, vous serez assez bon pour joindre une liste de la somme d’argent et des effets que vous jugerez vous être nécessaires pour reparoître convenablement dans le monde: ce sera pour M. le ministre un vrai plaisir que d’y pourvoir.

Patrick s’inclina gracieusement pour témoigner de sa gratitude, et répondit, après avoir paru réfléchir un instant:—Ce mémoire que M. le ministre daigne me demander, bien qu’il me fende le cœur de redescendre dans ma pensée et d’y remuer l’amas de mes infortunes, je le ferai selon son désir. Mais, qu’il me soit permis, monsieur, de m’abstenir d’y joindre aucune liste; je n’ai besoin de rien. La liberté me suffira. Il parut encore réfléchir quelques instants; puis il reprit:—Cependant, monsieur, tant de bonté m’encourage, que je me donnerai la hardiesse d’implorer humblement de M. de Malesherbes une chose qui, dans mon affliction, m’a bien fait faute, dont la vue m’aidera à supporter les dernières heures que je dois passer encore dans ce cachot, et qu’en sa mémoire je garderai toujours saintement—Un crucifix.