Le carrosse rouloit lentement et toujours dans la même direction. L’épaisseur de cette nuit de février ne permettoit guère à nos prisonniers de se reconnoître; cependant tout les portoit à croire qu’ils s’approchoient de Paris. Enfin, après plusieurs qui-vive qui retentirent dans le silence, quelques sourds bruissements, quelques bruits de ferrement et de porte, le carrosse s’arrêta court et s’ouvrit; les deux mines basses et taciturnes qui avoient été du voyage descendirent immédiatement, et, faisant leur fonction d’exempts de police, elles invitèrent nos trois prisonniers à les suivre. Un groupe d’officiers et de sergents de garde, l’épée au côté, et des geôliers armés de flambeaux et de clefs, qui se tenoient à quelques pas de la portière, se saisirent de Patrick comme il quittoit le marche-pied.—A cet attentat, comprenant toute la trahison, Patrick promena un œil hagard sur les hautes murailles qui l’environnoient, et, reconnoissant tout-à-coup la cour intérieure de la Bastille, que, vingt-un ans auparavant, joyeux, il avoit traversée pour porter à Fitz-Harris les lettres de grâce qu’il venoit d’arracher à la haine de la Putiphar, il poussa un cri terrible et tomba le front sur le pavé.
Éclairé surtout, assure-t-on, par le livre des lettres de cachets de Mirabeau, sur les abus et le régime exécrable de la prison de Vincennes, le nouveau ministre de Paris, M. le baron de Breteuil, venoit d’en ordonner l’évacuation.—Commandance du Château, Lieutenance du Donjon, M. Paulmi d’Argenson, avec son capitaine et ses trente hommes de garde, M. le chevalier de Rougemont, avec ses guichetiers et ses bénéfices, tout fut rasé et balayé en un clin-d’œil; et, à quelque temps de là, après qu’on en eut dispersé touts les prisonniers dans divers châteaux forts, après que l’intraitable Prévôt de Beaumont qui se refusoit à subir une nouvelle translation, eut capitulé et ouvert de bon cœur son cachot dont on avoit fait en vain le siége, cette Tour fameuse et redoutable, demeure d’une longue suite de rois, prison d’État pendant une longue suite de siècles, devint l’humble théâtre d’une boulangerie qui fournissoit à Paris du pain à un sou meilleur marché les quatre livres; et où l’on eût pu faire, pour peu qu’on eût fouillé le sol, du pain sans froment, comme au temps de la ligue; du pain de farine d’ossements.
XXI.
Donnez-moi votre main, seigneur lecteur; donnez-moi votre main si jolie encore sous son gant parfumé, ma belle dame, et remontons ensemble le sentier rapide qui ondoie et va s’attacher comme un ruban sur l’épaule de la colline. Déjà les chiens de garde grondent à notre approche; déjà leurs aboiements se répandent et retentissent. Voici la grille du menil d’Évêquemont; sonnons sans peur.—Suivez-moi.
Vengeance atteignoit sa seizième année. Développé magnifiquement par une jeunesse féodale, et maintenu en dehors de cette souillure humaine qu’on appelle éducation, il avoit déjà la taille et la prestance d’un homme; mais quelque chose de svelte, de candide et de fin qui tenoit tout à la fois, si j’osois dire, de la fleur et de la vierge. Harmonieux et placide comme une statue antique, ont eût dit un jeune athlète grec amène et suave, un chevalier normand dont la grâce ne s’est point encore enroidie sous l’armure. Il se livroit toujours avec ardeur à l’art du cheval et de la chasse; cependant Déborah, sa douce mère, commençoit à étendre sa royauté chaque jour davantage sur les sentiments de son cœur. Il demeuroit plus volontiers auprès d’elle; il paroissoit attacher plus de prix à sa compagnie, la rechercher souvent et s’y plaire. Le brusque et fier écuyer se faisoit à ses côtés un ange de douceur; un page amoureux n’eût pas été d’une prévenance plus jolie et plus attentive. L’âme à cet âge s’amende et s’ouvre à l’approche d’un sens, d’une passion qu’elle ignore et qui bientôt va l’envahir; elle s’emplit de tendresse; elle se vêt de velours pour qu’on la caresse; elle se fait des mains de velours pour mieux caresser.—Les femmes ne sont d’abord pour le jeune homme, dans ses premières années, qu’une vaste et douce prairie d’herbe pareille et uniforme; mais à mesure qu’il avance dans l’allée de saules de la vie, cette prairie s’émaille, se diapre, s’individualise, et de mieux en mieux il discerne parmi le foin veule et fourré les fleurs élégantes qui çà et là le dominent, ou celles qui, plus modestes, se cachent et qu’il étouffe. Les regards du jeune homme s’arrêtent alors pour la première fois; pour la première fois il remarque sa mère, ses sœurs, les amies de ses sœurs et sa nourrice; alors ce n’est plus seulement sa mère qu’il aime, c’est une femme divine; un vase d’onyx rempli des plus suaves essences; ses sœurs se révèlent à leur tour pleines de charmes, de qualités et de grâces; dans les amies de ses sœurs il en compte plusieurs qui sont belles, belles à vous troubler; et sa vieille nourrice lui apparoît toute chargée de beaux vestiges qui donnent des regrets.