L’affection si distinguée et si tendre de son fils eût été pour Déborah une source de consolation bien douce, si la plus vive inquiétude n’eût troublé la limpidité de cette source. Une tristesse profonde, que surtout depuis un an Vengeance portoit peinte sur son jeune front, et qui devenoit de plus en plus sombre, alarmoit son amour. Il paroissoit sans cesse occupé tout bas d’une pensée secrète qui l’isoloit. Quelquefois il demeuroit silencieux et froid à ses côtés; quelquefois il recevoit ses baisers comme une idole insensible, ou tout-à-coup, semblant écarter d’un geste une image fâcheuse, il la pressoit tendrement sur son cœur; et lui donnoit dans son effusion les noms et les caresses les plus tendres. Déborah le questionnoit-elle sur son air rêveur, sur la cause de sa mélancolie, il répondoit nonchalamment:—Je n’ai rien, ma mère, que voulez-vous que j’aie, moi? Je n’ai pas de chagrin; je ne suis qu’un enfant frivole.

Les peines cachées ont une raison plus cachée encore, que l’esprit le plus fin sait rarement pénétrer. Déborah attribuoit à la vie retirée et monotone du château, l’ennui qu’elle remarquoit en Vengeance et qui l’affligeoit. Afin d’y porter d’une main sûre un prompt remède, elle résolut donc dans sa sagesse de l’engager à entreprendre, avec Icolm-Kill, quelque long et beau voyage sous le ciel de l’Europe le plus chéri; et elle ne balança pas à lui en faire la proposition. Tant que ce voyage fut un projet, une chose lointaine, Vengeance parut s’y prêter avec assez de déférence; mais enfin Déborah ayant pris sur elle de fixer le jour du départ et donné des ordres pour qu’on hâtât les préparatifs, Vengeance, après avoir long-temps lutté avec lui-même, vaincu par ses propres efforts, vint la trouver un après-midi dans sa chambre, et là, dans un trouble à fendre le cœur, il lui dit:—Croyez-moi, ma mère, ce n’est pas l’ennui qui me ronge!... Je n’ai que faire de passer les Alpes ou les Pyrénées! Ne m’éloignez pas de vous, ma mère, vous me feriez mourir! J’aurois sans doute, peut-être pour ma perte, pu conserver encore au fond de mon sein le mal que j’y nourris; mais votre décision me pousse à bout; je n’y tiens plus! Il faut à tout prix que je sorte de mon affreuse condition!—Ma mère, je vous aime! vous savez combien je vous aime! eh pourtant je vais vous faire du mal! je vais vous plonger plus d’un trait dans le cœur, moi, qui ne voudrois être que votre bouclier; car malheur, opprobre au fils qui n’est pas le rempart des flancs qui le portèrent! Moi, à peine sorti des langes de l’enfance, moi, éclos sous vos baisers, moi, grandi sous vos ailes; moi, qui vous dois tant de veilles et tant d’amour, qui ne devrois approcher de vous qu’avec un front timide, un regard caressant, le cœur satisfait et plein de reconnoissance; les mains jointes par vénération; je vais me dresser contre vous, et vous tourmenter comme feroit un méchant ou un juge. O ma mère!... pourtant je vous aime! pourtant je ne voudrois être pour vous qu’un sujet de gloire et de joie. Pardonnez-moi, ma mère!...—Je sais peu de chose; j’ai lu peu de livres, mais j’ai remarqué davantage, mais j’ai pensé beaucoup. J’ai porté mes regards partout dans la nature. Je suis remonté à la source, à l’origine des êtres et des choses. Je me suis penché sur chaque nid. Je suis entré dans l’étable et dans la bergerie. Je me suis introduit dans les familles; j’ai écouté; et j’ai vu que tout dans le monde avoit un père, excepté moi! Cette injustice m’a navré. J’ai cherché à en pénétrer le mystère. Je me suis creusé l’esprit; j’ai souffert; je souffre; mais pour moi, comme aux premiers jours du réveil de mon intelligence, rien ne s’est expliqué. Voici, ma mère, la cause de cet ennui qui m’accable, et vous comprenez bien que ce n’est pas un voyage qui m’en peut guérir. Pourquoi suis-je ainsi maltraité par le sort? En quoi suis-je donc indigne que je reçoive moins du sort que la plus abjecte créature. Où est mon père? où est-il? et quel est-il? Je vous en supplie, ma bonne mère, parlez-m’en! montrez-le-moi! Cette ignorance dans laquelle je suis me trouble; ce vide que j’apperçois à votre côté m’effraye!—Ne le presserai-je donc jamais dans mes bras, cet homme qui comme vous doit être si bon, si noble, si beau, si plein d’amour, et pour qui je dois être un objet si précieux et si cher?—Quoi! il est un homme sous le ciel qui m’a donné ce qu’un homme peut donner de plus grand, la vie! qui m’a donné son sang, dont le sang coule dans mes veines, et passe par mon cœur! Eh! cet homme! eh! ce bienfaiteur! je ne le connois pas! eh! je ne suis pas à ses pieds! Parlez sans crainte, ma mère, vous n’y perdrez rien; je ne partagerai pas en deux parts ma tendresse; une même piété vous confondra touts les deux!—Autour de moi, je n’ai vu que choses obscures et douteuses, rien qui pût me mettre sur la voie: je me suis demandé: Suis-je orphelin? Mon père est-il mort? S’il est mort, d’où vient qu’il ne nous reste rien de lui? où donc est son sceau? où donc est son épée? S’il est mort, et que la tombe de la pelouse soit sa tombe, d’où vient qu’elle n’a pas d’épitaphe, qu’elle porte un écusson voilé, et qu’elle ne contient pas d’ossements? Poussière de mon père, avez-vous donc été dispersée par les vents!... S’il est mort, et que vous soyez veuve, d’où vient que vous n’en avez que le deuil, et non pas le titre? Si mon père est mort,—le père de mon père, sa mère, votre père et votre mère sont-ils donc morts aussi? Êtes-vous une étoile tombée du ciel qui dans sa chute a brisé le fil qui la menoit, que sur cette terre où je vois bien que tout est lié, pas un lien ne vous lie?...—Oh! que je suis coupable et cruel! Ingrat que je suis, de porter une main lourde et si hardie sur la plus sainte douleur et la plus inviolable! Ma mère, ne pleurez pas; vos larmes tombent sur mon cœur et le brûlent comme du feu!... Ici la vérité n’est pas ce qui se montre: on a jeté sur elle un voile épais. Il y a derrière nous un passé qui se cache à touts les yeux, mais dont tout révèle l’existence. O ma mère! de grâce, j’implore cela de votre amour, ne me tenez pas plus long-temps dans cette sombre perplexité! Pourquoi me taire qui vous êtes? qui je suis? où je vais, d’où je sors? Suis-je donc si indigne de cette confidence? Je suis tout jeune encore, il est vrai, mais je suis grave; mais vous m’avez fait une âme solide; le poids et le prix des choses me sont connus; je n’abuserai pas du secret que vous me confierez, ma mère, si tant est qu’il y a un secret au fond de tout cela! O ma mère! dites-moi, soyez bonne, si j’ai mon père; si je l’ai vu, si je dois le revoir; si vous l’aimez, s’il faut que je l’aime? Oh! ne me cachez pas où il est, sa retraite, son exil ou son refuge! Je serois si joyeux, si heureux de voir cet homme, de lui baiser les mains et de lui dire:—Bonjour, mon père.—Mais si le destin a voulu qu’il nous fût enlevé, qu’il soit arraché à votre amour, et que je sois privé du sien, oh! conduisez-moi vers son urne, et je l’arroserai de mes larmes! Oh! dites-moi son nom, qui est le mien, que je le bénisse! dites-moi sa vie, que je marche sur ses traces! dites-moi ses vertus que je m’efforce à les imiter! De grâce, ma mère, ou mon père, ou son urne, et son épée!...

Cette démarche inattendue, l’émotion de Vengeance, son air pénétré, sa voix pleine de passion, ses précautions tendres et respectueuses, ses craintes avant que d’oser aborder son aveu, avoient fait tout d’abord une impression violente sur l’âme de Déborah. Dans une pénible angoisse, immobile, couvant du regard son enfant, elle écoutoit avec anxiété, elle buvoit chaque parole. Mais quand il eut prononcé tristement cette plainte, que tout dans la nature avoit un père excepté lui; anéantie sous ce coup qui frappoit sans pitié sur toute sa douleur, qui rouvroit du haut en bas ses blessures; remuée jusqu’au fond de ses entrailles, oppressée, son cœur se renversa dans sa poitrine comme un flambeau qu’on éteint, et de ses yeux tombèrent d’abondantes larmes. Mais enfin, ayant repris un peu d’empire sur elle-même, elle répondit avec bonté:—Si le passé a été caché avec soin à tes yeux, mon cher enfant, c’est qu’il est sombre, c’est qu’il est horrible! c’est qu’il eût été cruel, bien inutilement cruel, d’en attrister ton jeune esprit, d’en troubler le ciel pur de ton enfance. Jouis en paix de ta jeunesse, goûte le présent, rêve à l’avenir, qui sera beau; mais ne jette pas tes regards en arrière. Il est des choses qui enveniment, et le cœur du jeune homme doit être sans venin. Vois-tu, notre passé c’est une éponge trempée de fiel: plus tu la presserois, plus elle répandroit d’amertume. Ne cherche pas à regarder par-dessus ta mère, à percer au-delà. Que ta mère et son amour te suffisent. Je ne veux pas te tromper; je n’ai rien à déguiser pour toi, attends encore; tu sauras tout un jour, il le faudra bien; mais prie le bon Dieu que ce jour vienne le plus tard possible, car ce jour remplira ton cœur de colère; tu grinceras des dents, et tu mordras avec rage dans un pain de cendre et de poison. Aime-moi, pense à moi, vis pour moi! je ne veux pas de deuil sur ton front. Laisse le passé; sois heureux.—Les fleurs sont belles, les femmes adorables; tes chevaux ont du sang; le chevreuil abonde au viandis. Allons, monsieur le penseur, venez dans mes bras; venez que je vous baise! Je ne vous en veux pas de votre incartade; je suis fière au contraire de l’excellence de votre esprit, de votre sensibilité, de vos beaux sentiments!

Déborah avoit mis tant d’onction dans ces paroles; une douceur si ineffable avoit coulé avec elles sur ses lèvres; son désordre avoit ajouté tant de grâce à ses charmes, que Vengeance, troublé, attendri, se jeta avec ivresse à ses genoux, et lui couvrit les mains de baisers; mais, surmontant aussitôt ce spasme, son souci accoutumé reparut sur son front; il se releva d’un air insoumis, et s’écria, avec une passion plus grande encore:—Non, non, ma bonne mère, n’insistez pas! je ne puis vivre plus long-temps dans l’incertitude où je suis. Je vous en conjure, ôtez-moi de cette ignorance! Quelque sombre que soit le passé, il ne m’atterrera pas; il me fera moins de mal que le doute; il ne flétrira pas ma jeunesse, il n’enveloppera pas chacune de mes pensées de sa glu âcre et fétide. Où est mon père? où est-il, de grâce, et quel est-il? Je ne sais! affreuse condition! Sur chaque face humaine j’ai peur de l’y démêler. Un froid mortel me saisit devant le vieillard qui pleure au bord du chemin, comme devant le gentilhomme qui passe magnifique. Ainsi qu’un agneau désolé cherche sa mère égarée dans le troupeau, je cherche mon père parmi les hommes.—Au tribunal de la nature et de la raison il n’y a qu’une sorte de père, mais je l’ai appris; devant le monde il y a des paternités coupables et des fils désavoués. Comment porterai-je le front dans le monde? Dois-je y entrer par la porte ou par une issue dérobée? Me montrera-t-on au doigt, ou s’inclinera-t-on sur mon passage. Ce n’est pas que je veuille, si je suis marqué d’une tache originelle, prendre de l’humilité et demander merci; non, je veux seulement marcher dans ma voie. A l’homme, selon le monde, le chemin est tracé; il est droit, il est fait; à l’autre appartient l’audace, la rebellion, la gloire, l’aventure! Le monde veut que le bâtard rachette sa bâtardise. Bâtard! ce mot paroît vous froisser, ma bonne mère; tranquillisez-vous: si je suis bâtard, l’on ne m’en verra pas rougir. Mieux vaut être le fruit d’un amour, que le fruit d’une habitude; j’ai entendu dire cela quelque part, et je le tiens pour bien dit. Malheur à qui voudra m’en faire honte!...—Vous pleurez; ces paroles vous déchirent; mon cœur ne m’avoit pas trompé: je suis bâtard! bâtard! bâtard! Tant mieux, ma mère! Une épée! et ce monde qui me rejette sera rempli de moi! Une épée! et l’on se courbera sous mon pas, et je légitimerai ma race illégitime dans le sang légitime des vaincus!

Eh bien! ma mère, maintenant que je viens de me découvrir, de me laisser paroître tout entier devant vous, me trouvez-vous assez mûr? Suis-je digne d’une confidence? Il en est toujours ainsi; la mère s’obstine à voir encore l’enfant dans le fils fait homme. Qui d’ailleurs eut jamais la mesure de ce que l’enfant sait et pense. Tandis qu’on le croit occupé d’un hochet, il rêve à soulever le monde, il rêve la colère d’un Luther ou la gloire d’un autre Alexandre. Parlez, ma mère, parlez! que craignez-vous? Vous le savez, je vous aime de toute mon âme! Rien que je sache pourroit-il me détacher de vous! Je suis votre main droite et votre armure! vous êtes mon ciel, mon idole, ma vie! Parlez sans crainte; fussiez-vous la plus vile pécheresse.... Oh! de grâce, parlez! vous me feriez venir d’affreux soupçons, vous me feriez croire à des choses bien mal.... Au nom de Dieu, madame, qu’avez-vous fait de mon père?... Je vous dis qu’il est temps de rendre compte du passé!

Déborah, dans une agitation dont il est facile de se faire l’image, se leva alors avec courage, et, après avoir ouvert avec empressement la porte qui donnoit sur la pièce secrète, et qui étoit fermée comme un coffre-fort, elle prit Vengeance par la main et l’entraîna sur ses pas. Arrivée vers un portrait devant lequel brûloit une lampe:—Tiens, cruel, s’écria-t-elle d’une voix déchirante, voici ton père, voici Patrick,—mort assassiné!

—Assassiné! et par qui, s’il vous plaît, ma mère? reprit lentement Vengeance avec énergie et en la regardant fixement comme un juge terrible.

Froissée, étonnée, épouvantée peut-être, devrois-je dire, de la violence et de la rebellion de ce tout jeune enfant, l’âme accablée sous le poids de bien des souvenirs sombres, affreux, amers, que cette scène fatigante avoit provoqués, brisée, affoiblie, anéantie, Déborah tomba alors sur les genoux, puis s’affaissa, puis les bras pendants et fermés ainsi qu’un bracelet, la tête tristement inclinée, demeura désolée et muette comme l’image de Magdelène au pied de la croix.—Debout, non loin d’elle, Vengeance, qui avoit jeté le feu de son emportement, promenoit çà et là des regards pleins d’effroi. Un spectacle étrange s’étoit offert subitement à sa vue et le dominoit. Cette chambre mystérieuse, dans laquelle il venoit d’être entraîné par sa mère, où personne, pas plus que nous-mêmes, n’avoit jusque là pénétré, où Déborah avoit vu s’écouler tant d’heures silencieuses, étoit toute tendue de draps noirs, murs et plafond, tandis que la lampe d’argent qui brûloit devant la ressemblance de Patrick, étoit la seule lueur qui diminuât l’épaisseur des ténèbres de ce lieu de réflexion.