Dans sa posture si touchante, Déborah paroissoit s’oublier depuis quelque temps, quand tout-à-coup, se relevant avec dignité:—Monsieur, reprit-elle d’une façon sévère, le fils est donné à la mère pour l’honorer et la vénérer, et non pour l’interroger! Un doute, un soupçon, de la curiosité à son égard, c’est une chose laide et condamnable! Vous êtes bien coupable envers moi, monsieur; je devrois vous punir, et élever entre nous une barrière infranchissable!... Mais je suis bonne.... Daignez cependant croire, s’il vous plaît, que si je balance, ce n’est pas qu’il y ait rien dans le passé qui soit à ma honte!—Vous le voulez, monsieur?—Vous l’exigez?—soyez satisfait!—Qu’il en advienne ce qu’il plaira à Dieu!
Elle s’avança alors jusque vers le lit de repos, y prit place, et fit signe à Vengeance de s’y asseoir. Vengeance ayant obéi, leurs mains se rapprochèrent, se serrèrent tendrement; puis la mère dit au fils:—Je vais reprendre les choses à leur origine, je ne passerai pas un iota; la vérité entière va sortir de ma bouche: regardez chacune de mes paroles comme inaugurée dans le sang de Patrick.
Déborah cependant revint encore au silence. Sa bouche éclose se referma encore devant la révélation pénible qu’elle alloit faire, comme certaine fleur sensitive à l’approche des ombres du soir; elle se recueilloit sans doute; tout bas elle s’essayoit aux flots, comme le baigneur craintif, avant que d’oser se plonger dans l’onde du passé amère et saumâtre; comme un pêcheur d’Ischia, assis au cap Misène, et qui rêve et projette son regard amoureux et sévère sur la mer azurée de Baya, de l’île de Caprée au golphe de Naples, de la rive au fond de l’horizon; attendrie, elle promenoit ses regards dans touts les sens sur ses années écoulées; elle en mesuroit le deuil.—Enfin, cédant sous le poids du souvenir comme une touche sous le doigt qui la presse, après s’être entourée encore de quelques douces précautions, elle commença le récit simple et fidèle de ses malheurs, dont le sillon, prenant sa source au pied de son berceau dans le castel de Cockermouth, s’avançoit en replis tortueux, creusé par une main fatale, jusques au ménil d’Évêquemont,—et n’étoit pas achevé.
Déborah, dont l’esprit se montroit si fin dans ses ressources, apporta une extrême habileté dans cette ouverture si délicate. Guidée par son sens exquis, judicieux, elle s’efforça de s’appesantir sur toutes les circonstances qui ne pouvoient éveiller chez l’âme de son jeune révolté que des sentiments doux et tristes, elle laissa aller jusqu’à l’éloquence sa phrase naturellement pleine de séduction; mais avec toute l’adresse d’un vieil écuyer, chaque fois aussi qu’elle avoit vu s’approcher quelque incident, quelque choc cruel, elle avoit su réprimer sa parole, et l’avoit faite sobre et modérée.—Pendant tout le temps qu’avoit duré cette douloureuse confidence, accoudé sur les sculptures du lit de repos, le front appuyé dans sa main, l’œil fixe, Vengeance avoit écouté dans l’apparence d’un grand calme, avec une application qui n’étoit pas de son âge, et lorsqu’elle avoit été achevée, sans empressement, sans marque de passion, il s’étoit mis aux genoux de sa mère, lui avoit pris les mains, les avoit approchées plusieurs fois amoureusement de ses lèvres, et levant sur elle un regard mêlé de chagrin et d’admiration, après avoir balbutié quelques remerciements et quelques douces formules de consolations:—Regardez-moi bien, ma mère, lui avoit-il dit, je ne suis plus cet enfant d’autrefois! je suis un homme—que l’inquiétude a mûri, que tout ce qu’il vient d’ouïr mûrira plus encore!...—Ne craignez rien, ma mère; du secret que vous me confiez ma jeunesse n’abusera pas!...
Lady Barrymore, qui s’étoit attendue, après l’état d’exaltation dans lequel Vengeance s’étoit d’abord montré, à quelque violente explosion, se laissant prendre à ce dehors de sagesse et de réserve, rapporta tout l’honneur de cette amélioration aux ménagements qu’elle avoit su mettre dans ses confidences; elle se félicitoit tout bas de son adresse et de sa politique.... Pauvre femme! pauvre mère!...—Hélas! la face humaine est un rideau de théâtre chargé de peinture et de fard, au travers duquel rien ne transpire, pas même les apprêts de la plus sombre tragédie.
Il fallut que la cloche du manoir vînt deux fois les tirer doucement par l’oreille et les semondre au souper pour les arracher enfin aux doux propos qui avoient succédé, et dans lesquels touts deux ils se reposoient de leurs émotions si réelles et si diverses. En quelques heures quel changement s’étoit fait! Les deux camps s’étoient rapprochés et mêlés.—L’assiégeant avoit ouvert sa tente, et la place assiégée sa porte.—L’épée sortie pour immoler avoit donné l’accolade.—La mère éplorée, qui, véhémente comme une ménade, avoit entraîné son fils emporté et terrible dans la chambre funèbre, maintenant quittoit cette chambre, calme et radieuse, lui glorieux et caressant. Ils alloient maintenant comme deux personnes amoureuses et pleines de sympathie, heureuses, orgueilleuses l’une de l’autre, se cherchant du regard à chaque pas.—Le bras mollement enlacé à la taille élégante de Déborah, la tête appuyée sur sa belle épaule, Vengeance marchoit sous une pluie de baisers.
La soirée, comme d’habitude, Vengeance la passa au salon, auprès de sa mère, dans un aimable désœuvrement; Déborah travailloit à de la broderie, tandis que lui, nonchalamment jeté dans une causeuse, tenoit un livre à la main qu’il ne lisoit pas.—Sauf, peut-être deux ou trois questions insignifiantes en apparence, et qu’il fit d’un air d’indifférence, peut-être même un peu trop affecté, ce à quoi Déborah ne prit pas garde, il n’y eut pas un mot de retour sur les choses si graves qui venoient d’être agitées, pas un coup de pioche donné derechef dans l’amas de décombres fraîchement remué. En voyant l’extérieur d’un si parfait oubli, on eût dit qu’un mois entre le midi et le soir s’étoit écoulé; que le temps avoit effacé sous son pas des impressions faites dans le sable. Sur la surface unie de l’onde retrouve-t-on les traces des vagues appaisées!—Chaque fois que Vengeance aiguillonné par sa mère reprenoit la parole, il ne manquoit pas d’enjouement; mais comme s’il eût été en proie à un reste de souci intime qu’il auroit eu peine à déguiser, souvent il laissoit en beau chemin sa période, donnoit seulement deux ou trois coups de serpe à son idée, et par une pente insensible revenoit promptement au silence; mais dans le silence même la fierté nouvelle qu’ils avoient dans l’âme se trahissoit. On voyoit, cela perçoit comme le bourgeon sur l’écorce, qu’ils venoient de grandir dans leur estime mutuelle; qu’ils venoient en leur faveur réciproque d’entériner dans leur cœur de nouvelles lettres d’anoblissement et de crédit. On voyoit, cela transpiroit par touts les pores, que l’enfant étoit devenu tout-à-coup pour sa mère un homme sûr, une âme droite, éprouvée et d’une riche complexion;—une épée d’une trempe forte et choisie, pénétrante, acérée;—un champ prêt à s’ouvrir sous le soc du monde, prêt à jeter moisson;—un terrain ferme où fonder l’édifice d’une vie remplie par la gloire;—et que de son côté la mère pour l’enfant n’étoit plus une femme sans avenues et sans issues;—un caillou arrondi autrefois dans le lit de on ne sait plus quel fleuve;—un lambeau déchiré au pavillon du ciel, ou sorti du limon;—une femme, en un mot, avec une flétrissure creusée au diamant sur le front; cavale de Cour réformée dans une remonte, défroque de quelque princelet coulé bas ou fait ermite; Aspasie tombée en désuétude, catin abdiquée!
A onze heures, Vengeance se leva pour prendre congé de sa mère: ils s’embrassèrent long-temps savoureusement, avec délices; mais, au lieu de se retirer comme de coutume dans son appartement, Vengeance, ayant gagné le perron, se glissa doucement dans le parc, sur les bords préférés de la source.—La brise répandoit une senteur de chêne;—le firmament étoit du bleu le plus pur;—Phœbé regardoit amoureusement la terre;—et les étoiles scintilloient comme si Dieu les eût nouvellement refourbies.
Là, l’esprit tout-à-fait isolé au milieu de ce spectacle sublime, pensif, silencieux, souvent assis sur une pierre, quelquefois marchant à grandes enjambées dans les broussailles, la tête plus fièrement portée, le poing fièrement sur la hanche, notre jeune orphelin demeura fort avant dans la nuit, comme ces moucherons qui s’oublient à jouer dans les rais argentés de la lune.—Puis, tout d’un coup, comme s’il avoit enfin cueilli dans les genévriers la fleur si rare de la résolution, quittant brusquement le parc, il se rendit dans sa chambre, où sa lampe qui l’attendoit à demi voilée, inondée des splendeurs nocturnes, sembloit le flambeau d’une veille funèbre.—Ayant pris sur la muraille son épée, ses pistolets, et sa fidèle carabine, puis une miniature de sa mère qu’il couvrit de baisers et plaça sur son cœur, il écrivit quelques mots à la hâte qu’il laissa sur la table, s’enveloppa dans son manteau, et ressortit aussitôt avec une extrême précaution. Arrivé sur la pelouse, auprès du cénotaphe de Patrick, il mit alors le genou en terre,—le plombeau d’acier de son épée brilloit à son côté dans l’herbe comme une luciole,—et s’appuya sur le fût de son mousquet. Après avoir gardé quelque temps cette attitude pieuse, il se releva avec enthousiasme, et s’écria:—Dites, mon père, est-ce pas que je fais bien?—que c’est votre conseil?—eh! que je serois un lâche, indigne des entrailles de ma mère!... Mais cela ne sera pas! cela ne peut pas être!... Est-ce pas, poussière de mon père? est-ce pas?—Jamais! vois-tu, mon père, pensée ne s’est offerte à mon esprit avec plus de charmes! sans cesse elle s’en revient vers moi, cette pensée, plus jeune et plus séduisante!... Rose, amoureuse, fraîche, elle m’aborde couronnée de pampre et de fleurs! elle me baise sur le front! elle pose ses lèvres sur mes lèvres! elle me serre voluptueusement la main, et me dit:—Courage!—va!—va!...—au fond de cette action, vois-tu, tu trouveras une satisfaction ineffable, un assouvissement, une estime de toi-même, que rien autre au monde ne t’apporteroit!... va!...—Bien! bien! ombre de mon père!—Bien! bien! mon esprit, plus de calme; allez! je connois et je comprends mon devoir, et je saurai l’accomplir!... Étrange chose que le monde! il y a quelques heures encore, si l’on m’eût parlé de cet homme, j’aurois écouté avec bienveillance; si je l’eusse rencontré sur mes pas je lui eusse donné mes respects; que de fois ainsi, dans la vie, ne doit-il pas arriver que la victime serre affectueusement le bras qui forgea son malheur! que l’opprimé et l’oppresseur, inconnus l’un à l’autre, se donnent le baiser de paix; que l’infortuné courbe révérencieusement la tête devant l’auteur de son abjection; que le pauvre pleure à la porte du carrosse où se fait mener triomphalement le fils de ceux qui dépouillèrent ses ancêtres!...—Oh! mais, moi, mon père! béni soit le ciel! tout m’est révélé! je ne serai pas de ce nombre! je remonterai jusqu’à la source de mon mal, et je la tarirai!...—Étrange chose que la haine! cela gonfle tellement le cœur, que la terre, si vaste pour ceux qui s’aiment, manque d’espace et ne peut contenir deux cœurs remplis de ce venin!...
En achevant cette obscure invocation aux mânes de son père, Vengeance, qui chanceloit, appuya son front brûlant sur le marbre, et attacha ses lèvres avec ardeur sur l’écusson voilé, taillé dans le couvercle du sépulchre.—Comme l’amant qui a jeté son bras autour du col de son amante, il ne pouvoit se séparer de cette froide pierre.