—Ce fut de la rue Saint-Antoine que partit la première attaque.

La foule ayant investi les premières cours, quelques audacieux pénètrent dans la cour du Gouvernement. Mais alors, poussé à bout, ramassant enfin le gant qu’on lui jetoit, le gouverneur fait lever brusquement le pont-levis de l’avance et riposte par une sévère fusillade.—Déjà le sang coule à flots.

D’abord consterné, puis exaspéré, le rassemblement accroît sans cesse. Des munitions, des armes, des combattants apparoissent de toutes parts.—Des faubourgs entiers descendent.—Les canons enlevés à l’Hôtel-des-Invalides arrivent après avoir traversé la ville en triomphe.—De vieux militaires, des soldats de marine, des soldats aux Gardes et des déserteurs mêlés depuis plusieurs jours à la cause populaire s’emparent du commandement, gouvernent le siège et dirigent les batteries.—On place du canon sur le bord du fossé; on attaque par les jardins de l’Arsenal; on s’avance dans la cour des Salpêtres; on la traverse; on parvient derechef en face du pont-levis de l’avance; on envahit le corps-de-garde et le logis des invalides, et le combat se poursuit avec furie.

A ce fracas de guerre et au récit de cette tuerie, les bavards frissonnent; et, voulant substituer à cette lutte sanglante une guerre de paroles, ils envoient, pour parlementer, députation sur députations. Mais, perdus dans le tumulte et la bagarre, ces parleurs ont beau se démener et agiter leurs personnages, assiégés ni assiégeants ne les remarquent, et leurs discours se perdent dans le bruit de la mousqueterie. Dès le matin déjà, avant même qu’un seul coup eût été porté, un électeur du district de Saint-Louis-de-la-Culture, M. Thuriot, étoit venu solliciter M. le gouverneur et faire des ronds de jambe sur les plates-formes, coram populo.

Les canonniers foudroyoient le pont-levis dont on avoit cherché vainement à briser les chaînes à coups de hache. Le gouverneur, de son côté, eut-il recours à son artillerie? Je ne sais, mais ce qu’il y a de certain, c’est que le canon tonnoit sans relâche, qu’il ébranloit la ville et le sol, grondoit dans les airs et jetoit de près et de loin l’épouvante.

Il y avoit déjà trois heures qu’on en étoit aux mains, plus de trois cents cadavres mordoient la poussière; de toutes parts on emportoit des blessés; mais le peuple, loin de tiédir, bien qu’il ne vit encore aucune issue et que tout lui défendit de compter sur la victoire, devenoit de plus en plus terrible. Embusqués de touts côtés, des fenêtres et du haut des toits mille tirailleurs ajustoient paisiblement; et dès qu’un assiégé se montroit à travers les créneaux, sur les tours, il tomboit sous la pluie de leurs balles.—Une ruse de guerre vint alors servir à souhait ceux d’en-bas, et protéger leurs manœuvres. Deux chariots de fourrages ayant été renversés, on y mit le feu, et la fumée épaisse que le vent rejetoit sur la forteresse aveugla complétement l’ennemi.

Enfin, sous les efforts du canon, le pont-levis de l’avance tombe, et au milieu des hourras et des cris de mort et de colère le peuple se précipite, comme un fleuve qui a rompu ses digues, dans la cour du Gouvernement. Là, à la vue des cadavres des premières victimes de la guerre, sa rage augmente; il décharge sa fureur contre les murailles, il incendie les logements du gouverneur;—mais le soleil est si rutilant, mais le jour a tant de splendeur, que cet embrâsement, qui, au milieu d’une nuit sombre, eût répandu tant de flammes, jette à peine une pâle lueur.

Tout-à-coup une jeune fille s’offre aux regards. On la dit fille du gouverneur; on s’en saisit. On l’étend sur un lit de paille, auquel on met le feu, et l’on menace de l’y brûler vive sous les yeux de son père si la capitulation tarde davantage. Mais au même instant un vieillard, M. de Monsigny, le père véritable de cette pauvre enfant, se penche pour l’appeler, et, poussé par le désespoir, comme il va pour se précipiter du haut des remparts, un coup de mousquet l’atteint, et il tombe mort dans le fossé; tandis qu’un brave, qui avoit déjà sauvé une première fois la jeune infortunée, l’arrache des mains de ses bourreaux, l’enlève, la met en un lieu de sûreté, puis revole au combat.

Le canon, braqué de nouveau contre le second pont-levis, faisoit un feu terrible et le fracassoit.

Voyant qu’il ne pouvoit plus tenir et qu’il avoit laissé perdre le poste que son Roi avoit confié à sa garde, le gouverneur désolé veut faire sauter sa citadelle, et déjà il s’approchoit mèche allumée de vingt milliers de poudre, quand quelques lâches soldats le retiennent et s’opposent à cet horrible exploit.