Sur ces entrefaites, la petite porte qui se trouvoit au bout du petit pont de service, et qui donnoit accès dans l’intérieur de la forteresse, s’entr’ouvre doucement, mais au nom de quel ordre? On ne sait.

Aussitôt quelques braves s’élancent. Le peuple se rue à leur suite, renverse tout ce qui se présente, frappe sans pitié, et pénètre enfin dans le corps du monstre.—Ainsi les couards qui avoient tout bas entre-bâillé la porte tombèrent les premiers, et reçurent sur le coup le prix de leur honteuse trahison.

Le grand pont-levis s’abaisse, la tourbe se répand dans la cour intérieure. On s’étouffe, on se foule dans les escaliers, dans les corridors, dans les tours; on se méprend, on s’entretue, on s’entr’égorge!... une horrible boucherie s’achève!

Hélas! nous savons par bonne expérience combien il est moins à craindre dans les guerres civiles, dans les guerres des rues, de tomber sous les coups de l’ennemi que sous les coups de ses propres compagnons d’armes.

Au haut de la tour de la Comté et de la Bazinière, déjà quelques vainqueurs paroissent et plantent leurs drapeaux aux applaudissements de la foule immense qui les suit d’en-bas.

Tandis que les uns effondrent les portes, brisent les verrouils, visitent les cachots, parcourent en frémissant touts les lieux inconnus et impénétrables de cet horrible labyrinthe, et cherchent des captifs à rendre à la liberté, d’autres, tout entiers à leur victoire, chargés de trophées et de dépouilles opimes, s’empressent d’aller annoncer au loin les grands travaux d’Alcide, la gloire, l’événement de la journée, ou, entourant leurs prisonniers de guerre et les protégeant contre la fureur commune, sortent lentement et forment des cortéges.

La rue Saint-Anthoine, qui aboutit à la Grève, devient le canal par lequel se dégorgent tout ce qui sort de la Bastille, car les vainqueurs, pour consacrer leur butin, veulent le déposer aux pieds des Électeurs assemblés dans l’Hôtel-de-Ville, et conduire à ce tribunal populaire les vaincus.

Mais çà et là, le long de la route, la plupart de ces malheureux succombent sous les coups d’une populace forcenée. Cela est horrible à dire, mais il y a toujours, en toute occasion, des lâches, des brigands touts prêts à égorger les gents sans armes, tout prêts à achever ceux que la fortune trahit. Aux abords de l’arcade Saint-Jean, malgré les prodiges de valeur que fait pour le sauver le marquis de Pelleport, dont ce brave avoit été le consolateur pendant une captivité de cinq années, le major de la place est mis en pièces; et comme il posoit le pied sur le perron de la Ville, le gouverneur se voit traîtreusement massacré, et son corps, criblé de blessures, déchiré dans touts les sens, est livré aux outrages d’une crapule ignoble et féroce.—Ce preux se défendit pendant plusieurs minutes comme un lion! Jamais homme de cœur ne mourut avec plus de courage! Ce fut une scène horrible!... Si seulement dix hommes de cette complexion se fussent conduits de même dans la Bastille, jamais la Bastille n’eût été prise!—Mais cela n’entroit pas dans les desseins de Dieu.

Poussée par un instinct de curiosité, par un besoin de dévastation et de vengeance, la foule se précipitoit sans cesse dans la Bastille. Chacun vouloit donner le coup de pied de l’âne. Chacun vouloit voir sous le nez le croque-mitaine qui si long-temps avoit été l’objet de l’effroi général et le plat valet du despotisme et du bourreau. On éprouvoit une satisfaction étrange à passer librement sous des voûtes secrètes où jamais jusques alors n’avoit retentit le pas d’un homme libre.

Pas un coin, pas une cache, pas un bouge n’échappoit à la recherche, à l’avidité de la foule.—Un vieillard qui, quoique enfant alors, prit une part active à ce siége, me racontoit il y a quelques jours qu’il se rappelle encore parfaitement une grande salle ovale, dont l’entrée avoit été condamnée et dans laquelle il s’étoit glissé l’un des premiers, toute couverte d’une boiserie noire, ornée de panneaux de peinture représentants des supplices, et dans les murs de laquelle, tout autour, de grands crochets de fer étoient scellés. A l’un de ces crochets il y avoit, m’assura-t-il, accroché par la nuque, un squelette d’homme qui avoit dû y avoir été suspendu vivant. Mais il étoit là depuis bien long-temps sans doute, car il n’avoit plus sur les os que quelques lambeaux de vêtements; le reste, fusé et presque réduit en poussière, étoit tombé au-dessous sur les dalles, ainsi qu’une croix de chevalier de Saint-Louis.—Quel avoit pu être cet homme? quel avoit été son crime? qui commanda ce forfait? on l’ignore! Le regard de Dieu seul peut suivre la tyrannie dans ses derniers et impénétrables replis.