Mais Patrick,—toujours morne et impassible,—la tête baissée et enfouie sous sa barbe et sa chevelure, garde inexorablement le silence.
XXIX.
Plus le cheval qui emportoit le corps de Vengeance précipitoit sa course, plus son épouvante augmentoit, plus sa course devenoit terrible et bizarre: la tête, abandonnée à son poids, rouloit sur la croupe et la heurtoit; les jambes, molles et inertes, qui pendoient à droite et à gauche, et alloient et venoient comme des étriers vides, frappoient les flancs; et cela aiguillonnant sans relâche la pauvre bête, comme eût fait un dresseur féroce, la peur dans l’oreille, l’effroi au cœur, la sueur sous le poil, elle bondissoit, elle franchissoit comme un fossé, comme le ravin d’un torrent, de longs espaces de terrain solide;—tantôt, comme un couteau fermant ouvert dans toute sa longueur, et lancé contre une poitrine ennemie, elle glissoit au-dessus du sol, tantôt elle rasoit le sol comme une faulx.—Ce n’étoit plus de la vitesse, c’étoit de la phrénésie!
Défais-toi de cette épouvante qui t’égare, ô coursier noble et fidèle! Ces ténèbres, ne vois-tu pas que ce n’est que la nuit? la nuit, cette intermittence de la fièvre qu’on appelle le jour! Le poids qui te charge, ne vois-tu pas que c’est ton jeune maître, ton compagnon d’enfance, que la mort a réduit à l’état d’un fardeau stupide?—Hélas! de cette tête qui roule sur tes hanches, et que ta course agite comme si elle étoit coupée et suspendue à l’arçon d’une selle, il ne sortira plus cette voix aimée qui te faisoit tressaillir comme le son de la trompette!—Oh! de grâce! à quoi bon tant de hâte, coursier noble et fidèle? qui te presse? Va, tu n’atteindras que trop tôt le terme de cette course rapide!... Tu ne portes pas, toi, comme le cheval cosaque sur lequel autrefois fut lié le beau page du roi de Pologne, un hetman à l’Ukraine! Tu n’es point une clef, toi, qui s’en va ouvrir le champ brillant d’un avenir!—Une barque qui traverse d’une côte désolée vers une côte orientale!—Ce n’est pas Mazeppa que tu portes, te dis-je, mais un cadavre! ce n’est pas le destin d’une nation, mais une destinée tranchée! Ce n’est pas vers un thrône que tu marches, mais vers une tombe!—Vers la tombe!... insensé que je suis, mais n’est-ce donc pas là le thrône digne d’envie! Oh! va vite! va vite! noble coursier!—La couronne de pavots que pose la mort sur notre tête est la plus douce couronne, le plus doux règne c’est le sommeil du sépulchre!—Oh! va vite! va vite!—Le royaume de la mort est à coup sûr le plus doux, car pour lui nous quittons touts la vie; et qui vit jamais parmi nous un transfuge de la mort!...
L’obscurité protégeoit cette fuite,—mais nul corbeau ne vint se suspendre au-dessus du coursier et voltiger comme un phalène autour d’un flambeau; point de troupes de loups ravissants, remplissant les airs de leurs hurlements lointains, ne s’acharnèrent à sa suite; ni déserts de sable, ni solitudes désolées, ni steppes aux arbres rabougris, ne se découvrirent devant ses pas:—Seulement après quelques werstes de campagne cultivée, de champs en rapport, il atteignit bientôt, peut-être par hasard, la rive de la forêt de Saint-Germain, d’où, s’orientant comme un pilote habile, il se dirigea vers les hauteurs de Triel. Alors escaladant avec la rapidité d’un izard le penchant de la colline et gagnant le plateau, il vint enfin se poster avec un grand fracas devant la grille du ménil d’Évêquemont.
Là, le col étendu et le front renversé comme un cygne effrayé qui bat de l’aile, et claquète à la vue d’une buse qui plane au-dessus de sa couvée, les nazeaux collés aux barreaux de la grille, piaffant et passageant avec force, écorchant la terre, il se mit à hennir, ainsi qu’un voyageur de nuit appelle et frappe à la porte d’une hôtellerie.—A ce bruit les chiens de garde réveillés s’élancèrent au bout de leurs chaînes et répondirent aux hennissements par des aboiements à pleine gueule.—Ce fut un vacarme terrible, on eût dit que dans les nuées une chasse infernale passoit.