Déborah veilloit encore à cette heure.—Penchée tristement sur le balcon de sa fenêtre, elle écoutoit le silence de la nuit avec l’attention qu’on prête à une symphonie. Au plus léger mouvement des feuilles, au plus doux murmure du vent, elle tressailloit, y croyant trouver un présage du retour de son fils qui, le cruel, tardoit bien à revenir! Dans touts les bruits et les soupirs nocturnes elle l’entendoit, elle entendoit le galop de son cheval.—Après les confidences de la veille, comment la disparition de Vengeance et l’absence de ses armes n’eussent-elles pas donné les plus vives inquiétudes, n’eussent-elles pas causé les plus vives alarmes? Le billet que Vengeance avoit écrit et laissé sur la table en partant, ne pouvoit guère d’ailleurs contribuer à rassurer Déborah; car il ne contenoit que cette phrase mystérieuse:—«Soyez tranquille, ma mère, je reviendrai.»—Lorsque certaines questions isolées que lui avoit faites Vengeance, se représentoient en faisceau dans son esprit, il lui sembloit qu’elle entrevoyoit les choses, que les choses s’expliquoient: alors son anxiété devenoit extrême; elle pleuroit; quelquefois, tremblante comme un lâche sous le fer d’une hache, elle tomboit sur les genoux, et levant ses bras au ciel, d’une voix déchirante elle imploroit:—O mon Dieu! s’écrioit-elle, vous qui êtes un Dieu juste, veillez sur mon enfant! veillez sur mon fils!... O mon Dieu! n’exigez pas de moi un trop grand sacrifice!

Aussi dès qu’elle eut entendu les pas et les hennissements du cheval, ne doutant pas que ce fût son fils adoré qui revenoit, remerciant Dieu qui le lui rendoit, et se hâtant de s’avancer à sa rencontre, tout bas elle s’étoit dit:—Il s’en revient triomphant!

Les gents du château couroient devant ses pas avec des flambeaux; car au château touts les valets avoient partagé les inquiétudes de Déborah, et avoient refusé de prendre aucun repos avant le retour de leur jeune maître; et lorsque Déborah arriva vers la grille, déjà les gardes l’avoient ouverte.—Mais alors ce fut un coup terrible! au lieu de ce fils enivré par la victoire, revenant fièrement, la tête de son ennemi suspendu au poing,—comme elle se l’étoit imaginé,—ne trouvant qu’un cadavre garrotté et couvert de sang, son cœur se renversa, et elle se précipita contre terre en poussant des sanglots affreux.

Les gardes ayant tranché promptement les liens avec leur épée, le corps de Vengeance fut transporté aussitôt dans la chambre de sa mère;—et là ce fut un spectacle plus déchirant encore que cette pauvre femme cherchant à découvrir quelque reste de chaleur sur un cadavre, arrachant les vêtements qui lui cachoient la plaie, promenant partout ses lèvres et ses larmes!...

Quand il ne lui fut plus permis d’espérer, qu’elle eut bien vu qu’il étoit sans vie, qu’elle eut mis le doigt dans le trou de sa poitrine, un froid mortel la glaçant subitement:—O mon Dieu! dit-elle, dans une horrible défaillance, ce grain de mil étoit-il donc nécessaire pour combler ta mesure!...—Ils me l’ont tué! tu me l’as tué, ô mon Dieu!—O mon Dieu! que vous êtes cruel!

XXX.