—Il n’en peut plus être, Patrick; tout est changé, je ne m’enfuirai plus, je partirai devant touts, en plein jour. Je n’ai plus à trembler, maintenant c’est devant moi qu’on tremblera.
Tu viens de trahir ton secret, Debby, je connois ton meurtrier, qui devoit être le mien: tu me l’as nommé: c’est celui devant qui tu tremblois.... Celui-là même a versé son propre sang! celui-là même a assassiné sa fille! C’est ton père!...
—Aide-moi à marcher, mon ami, et reconduis-moi jusqu’à l’entrée du clos.
—Tu souffres affreusement, pauvre amie, ne fais pas d’efforts pour me cacher tes douleurs; laisse passer tes soupirs, laisse couler tes pleurs. Mon Dieu! jusques à quand amoncelerai-je sur sa tête malheur sur malheur!—Je te l’avois bien dit, je suis maudit et funeste. Mes bras amoureux n’ont enlacé à toi qu’une lourde pierre qui t’entraîneroit d’abyme en abyme. Crois-moi, divisons nos destinées: que la tienne soit heureuse! que la mienne soit atroce!... Je veux bien fuir loin de cette patrie, mais oublie-moi, mais ne viens pas me rejoindre, ne viens pas recoudre le tissu brillant de ta vie à mon manteau de deuil!
—Quand j’aurois besoin de tant de consolations, ce sont là vos paroles de reconfort: accablez-moi, Patrick, abreuvez-moi d’idées amères!
Pat, on pourroit te voir, ne m’accompagne pas plus avant; me voici dans la grande avenue. Vois-tu là-bas les croisées de la galerie resplendissantes du feu des bougies? Entends-tu le choc des verres et les éclats de joie?... Je marcherai bien seule jusque-là. Donne-moi seulement une branche d’arbre pour assurer mes pas.—Adieu, Patrick, adieu! Sois tranquille, ni l’absence, ni le temps, ni l’espace n’auront pouvoir sur mon amour. Mon âme te suivra en touts lieux. Adieu! bientôt je serai près de toi.
—Adieu, Debby! A toi seule pour la vie! et, si Dieu veut, à toi seule pour l’éternité!...
—Comment te retrouverai-je à Paris?
—Il faut avoir recours à un expédient: mais lequel?... Sur la façade du Louvre qui regarde la Seine, vers le sixième pilastre, j’écrirai sur une des pierres du mur mon nom et ma demeure.
Leurs lèvres se rencontrèrent alors, et restèrent long-temps accolées. Déborah, évanouie sous ce baiser déchirant, étoit renversée dans les bras de Patrick, qui chanceloit et s’appuyoit contre un des tilleuls de l’avenue. Enfin, ils s’arrachèrent à cet embrassement.