—Vous êtes préoccupé de quelque sombre pensée, Patrick: quelqu’un ou quelque chose vous a blessé? Quand vous avez l’âme froissée, vous le savez, cela se lit couramment dans vos yeux.

—Je suis, il est vrai, encore tout consterné d’un événement qui m’a rempli de tristesse: Fitz-Harris hier a été arrêté par lettre-de-cachet, et conduit à la Bastille.

—Pour quel crime?

—Fitz-Harris, vous êtes injuste envers lui, n’est point capable d’un crime. Son forfait est assez imaginaire, mais probable. Vous savez combien il est indiscret, bavard, médisant; vous connoissez son application à colporter des épigrammes et des anas scandaleux; il appelleroit, je crois, un bon mot, une parole même qui lui feroit tomber la tête. Dernièrement, à s’en rapporter à l’accusation, il auroit dans un salon récité un quatrain diffamatoire sur madame Putiphar; ce quatrain sans doute depuis long-temps traînoit à la Cour et à la ville. Malencontreusement un agent secret de M. de Sartines se trouvoit à cette soirée, et l’a vendu.

—Je ne vois pas là de quoi vous désoler. Il manquoit aux fables de Fitz-Harris une morale qu’il a trouvée enfin: la Bastille. Il y gagnera peut-être un peu de réserve: c’est une leçon salutaire.

—Dites une leçon terrible: une fois entré, nul ne sait s’il en sortira.

—Ah! ce seroit affreux!...

—Au déjeûner, ce matin, j’ai été déchiré de l’air facétieux avec lequel nos compagnons, et ses soi-disant amis même, ont parlé de sa mésaventure. Ils ont poussé la lâcheté jusqu’à le blâmer d’avoir poursuivi de ses sarcasmes la candide madame Putiphar, qu’ils ont plainte tendrement; ils sont allés jusque-là d’en faire l’apologie, eux qui avoient l’habitude de la couvrir chaque jour de la fange de leurs injures. Oh, mylady, que les hommes sont méprisables!—Je sais bien qu’il n’en est peut-être pas un seul que l’esprit envieux de Fitz-Harris n’ait blessé dans quelque coin du cœur: mais a-t-on jamais droit d’être féroce? Ces messieurs, qui se font une loi de se venger par l’épée, se vengent aussi fort bien par la langue. Ces messieurs, qui se font une loi d’honneur de chercher à arracher la vie à quiconque, même à un ami, qui par hasard les froisseroit, ne se sont pas fait, à ce qu’il paroît, une loi d’honneur de ne point accabler un absent, et de ne point frapper un homme abattu. Pas un n’a exprimé un regret, pas un n’a eu la moindre pensée louable en sa faveur. Malheur à celui qui ne s’est fait des amis que par la terreur que son bras ou sa bouche répand! S’il fait une chute on applaudira. A peine les bûcherons ont-ils abattu un chêne sous lequel venoit se ranger au moindre orage le bétail craintif, qu’il accourt aussitôt brouter et détruire les rameaux qui tant de fois lui avoient prêté un généreux ombrage.

Cette méchanceté, cette hilarité, ce délaissement général, ont fait sur mon cœur de douloureuses impressions, qui m’ont déterminé à prendre le ferme parti de sauver Fitz-Harris.