Le lendemain, après une enquête qui dura toute la matinée, pendant laquelle Lepage avoua qu'il connaissait Guillemette, le magistrat lui demanda s'il le reconnaîtrait en le voyant et, sur sa réponse affirmative, il lui proposa de visiter le corps; il y consentit immédiatement.
En conséquence, Lepage, lié et bien accompagné, prit le chemin de la demeure de Thibault où une foule de spectateurs l'attendaient. La conversation roulait principalement sur un point: savoir l'effet que produirait l'arrivée du meurtrier auprès de sa victime. Beaucoup affirmaient que le sang coulerait immédiatement de ses blessures dès qu'il se trouverait en présence du corps.
Le bruit de plusieurs voitures captiva un moment l'attention de l'assemblée: Le voilà, se dirent-ils, et la porte s'ouvrant, on découvrit la haute taille et les traits sévères de Lepage. Il s'avança près du corps, se baissa et prit, avec peine (car ses liens le gênaient), la branche de sapin et jeta quelques gouttes d'eau bénite sur le cadavre; puis, s'avança jusqu'à la tête et ayant levé le drap qui lui couvrait le visage, il s'écria:
—Ah! c'est bien lui, c'est toi, mon cher ami! et l'on m'accuse de t'avoir ôté la vie! Si c'est moi qui ai pu commettre un crime aussi atroce, je demande à Dieu de m'écraser de sa foudre à l'instant! Puis il promena son grand œil noir sur l'assemblée et l'arrêta sur le magistrat pour le défier et comme s'il eût voulu lui dire:—Tu croyais peut être m'émouvoir et que mes nerfs me trahiraient dans une telle entrevue: mais regarde comme je suis calme!
—C'est bien là Guillemette, dit le magistrat?
—Oui, c'est bien là mon ami, qui a couché chez moi, avant-hier, et qui est parti à la pointe du jour. Ah! je ne m'attendais pas à le revoir ainsi; pauvre ami! Lepage se tut de nouveau. Le magistrat ordonna aussitôt de le faire retirer et reconduire chez lui. Après son départ les commères assurèrent qu'à son entrée le sang avait coulé et que ce devait être lui qui l'avait assassiné. Le fait est que le sang découlait lentement et continuellement de ses blessures ouvertes.
Notre héros, que nous avons perdu de vue depuis la soirée de sa fameuse conjuration dont l'effet manqua, comme nous l'avons vu, par la mauvaise foi de Dupont, se trouvait là; et il était intimement convaincu que Lepage était l'auteur du crime et, en conséquence, qu'il serait exécuté. Il s'en réjouissait secrètement; car, depuis longtemps, il n'y avait pas eu d'exécution, et il commençait à perdre l'espérance de se procurer sa fameuse main-de-gloire, avec laquelle il était assuré de ne pas se tromper. Il se promettait bien de ne pas perdre une aussi belle occasion, et de faire agir tous les ressorts de son imagination pour réussir à s'emparer d'un des bras du criminel. Il serait retourné chez lui assez joyeux sans un accident qui le chagrinait: il avait aperçu St-Céran dans la réunion chez Thibault.
Un mot sur ce jeune homme—St-Céran était descendu d'une bonne famille et avait reçu une excellente éducation qu'il avait ensuite perfectionnée par la lecture. Sa disposition, naturellement mélancolique, l'éloignait du fracas ordinaire du monde; aussi avait-il passé la plus grande partie de sa jeunesse dans une belle retraite, à la campagne, où il se livrait à son goût passionné pour l'étude. C'est là que dans une de ses longues promenades, il avait aperçu Amélie, jeune fille de quinze ans, au sourire triste et pensif. Amélie était le type d'une belle créole. Ses longs cheveux noirs descendaient jusqu'à ses pieds; des prunelles, couleur d'ébène, voilaient son œil brun et languissant et donnaient à son visage pâle une expression angélique. Sa taille pouvait rivaliser avec celle des plus belles femmes du midi... Ils s'étaient aimés en se voyant et avaient senti toute la vérité de cette belle pensée d'un auteur moderne: «Nous étions nés l'un pour l'autre et, oublieux du temps qui fuit, nous nous élancions, gaiement, dans la vie, avec nos joies naïves et nos décevantes illusions.» Mais la volonté d'un père venait détruire ce rêve de bonheur; Amélie était la fille d'Amand, et il avait juré qu'elle n'appartiendrait jamais à St-Céran. Peut-être que mon lecteur serait désireux de savoir d'où venait l'antipathie d'Amand. Notre héros avait fait tout son possible pour l'engager dans quelques mystères de son art et le jeune homme s'y était obstinément refusé; ensuite il lui avait emprunté quelques livres qu'il avait entièrement gâtés: ce qui avait décidé ce dernier à lui fermer sa bibliothèque. Depuis ce temps, ils ne se parlaient plus et Amand avait défendu à sa fille de communiquer avec lui. C'est en partie ce qui avait décidé St-Céran à voyager dans le Haut-Canada, d'où il revenait lorsqu'il rencontra Guillemette chez Lepage.
Peut-être Amand avait-il une autre raison de refuser sa fille au jeune homme; St-Céran n'était pas riche et avait souvent refusé de lui prêter de l'argent. Les jours de bonheur étaient passés et la joie faisait place à la tristesse, et au malheur. Qui pourrait s'en plaindre? Qui pourrait espérer de trouver, au milieu d'une société d'hommes corrompus, la vérité, la paix et l'harmonie, seuls principes qui peuvent conduire à la vertu? Et sans la vertu, plus d'amour entre les hommes.
St-Céran l'avait étudiée, cette société tant vantée, et il en connaissait les fondements, qui sont: l'amour-propre, la vanité, le désir de plaire, se croire admiré de tous, prendre le sourire du mépris pour celui de l'admiration, se tourmenter toute une nuit, s'ennuyer et se dire à soi-même: