—Ah! je me suis bien amusé ce soir.

Pendant une belle nuit du mois de septembre, St-Céran, seul, sur une belle anse de sable qui s'avançait dans le fleuve, était plongé dans une réflexion profonde. Tout à coup il se prit à sourire amèrement et se dit tout haut.—Cela est vrai; mais je possédais cette malédiction de l'espèce humaine:—l'énergie! C'est une maladie qui tue: il fallait la détruire. Je n'étais pas né pour exister, j'étais né pour vivre; ne pouvant aimer je méprisai; mais j'avais toujours ce souvenir de jeune fille là.—Je fus longtemps malheureux. Après avoir parcouru toutes les phases de la vie je m'arrêtai près du torrent de la débauche. Un regard sur l'abîme fut suffisant. Je maudis l'existence et je me précipitai. Mon premier pas fut vers les femmes; mais des femmes qui méritent à peine ce nom. Sans toi, mon Amélie, je croirais que la femme douce, aimante ne se trouve que dans nos livres. En effet que sont-elles ces femmes de nos jours? Un composé de passion dont la faiblesse, principe inhérent de leur sexe, éteint le feu naturel et le change en une flamme qui n'est qu'une déception et une moquerie du beau idéal que nous cherchons dans tout ce qui nous environne. Mues par le premier principe de leur éducation, elles cherchent à plaire, à causer une impression, et elles croient y parvenir par un air affecté, un ruban ou une réponse impertinente. Est-ce que toutes les femmes n'ont pas ces avantages, et pourquoi plaisent-elles si peu? jeune homme, qui fais ton premier pas dans ce monde que tu idolâtres, tu me répondras sans doute qu'elles plaisent.—Mais non; semblables aux acteurs qui paraissent un moment sur un théâtre, elles amusent et elles trompent. Va les voir ces visions si parfaites dans une belle soirée, va les voir le lendemain, pâles, défaites, attendant l'heure de reprendre leur visage riant en médisant sur tout ce qui les environna la nuit précédente, et faisant rejailli leur mauvaise humeur sur tout ce qui les approche. Le hasard a voulu que quelques-unes, douces, aimantes, vrais météores dans la création, parussent parmi nous. Dans leur enfance, c'était un plaisir de les entendre, de les voir, de les aimer: elles étaient pures, naïves et riantes: mais la société les a bientôt flétries. Elles ont couvert d'un voile leur âme pure; leur naïveté s'est changée en déception, leur sourire est devenu trompeur: suivant les idées d'une mère expérimentée, elles sont devenues marchandes de sentiment, elles ont appris à les prodiguer à ceux qui ont de l'or: on leur a dit que c'était le bonheur. Loin d'entourer leur enfance d'idées riantes, on a tapissé leur berceau de peintures de famine. Avant qu'elles connussent l'amour, on leur a parlé de femmes malheureuses, entourées des enfants de la misère, baptisés dans les larmes:

The child of misery baptised in tears.

CRABBE.

Cherchant, de porte en porte, un refuge contre le froid, la faim et pleurant une union qui n'avait eu pour fondement que l'affection. Pourquoi, mères barbares, ne leur avez-vous pas dit que la plupart de ces couples infortunés n'étaient tombés dans un état aussi désolant que par suite de leurs défauts? Pourquoi ne leur avez-vous pas dit: cette femme est malheureuse parce qu'elle a épousé un homme dissolu? Non, le mot d'or a trop d'attrait à vos oreilles, il fallait inventer un mensonge pour pouvoir en parler, de ce métal chéri. Cette femme, avez-vous dit, est une mendiante parce qu'elle a épousé un homme qui n'avait pas d'or, et cette phrase a été suivie d'une admonition maternelle sur les richesses—Eh! bien, je le veux; qu'on leur en donne de l'or: elles en demanderont encore, elles diront à leurs Filles: Vous ne pouvez plus songer à épouser un homme de rien; vous qui avez une fortune, il faut vous élever. Qu'on leur présente à ces femmes d'expérience un homme titré, riche, vieillard de vingt-cinq ans, cloaque de tout ce que la corruption humaine a inventé, alors écoutez-les dire: il est jeune, il se corrigera, il doit faire le bonheur de notre enfant; elle nous remerciera, un jour, de ce que nous la forçons de s'unir à lui.—Oui, elle vous remerciera; ou peut-être vous maudira-t-elle un jour, lorsque, seule, entourée d'une nombreuse famille, elle pleurera sa misère dans une masure, tandis que son époux accroupi près du feu d'un estaminet ignoble, cherche à s'enivrer en se rappelant ses jours d'opulence et de grandeur.

Mais brisons là-dessus. Mon Amélie, tu me restes, tu partageras le sort de ma vie, tu oublieras mes égarements et nous serons heureux. Je saurai t'arracher des mains d'un père ridicule...—Mais elle ne vient pas? que peut-elle faire? et le jeune homme se mit à se promener sur le sable en attendant son amante qu'il n'avait pas vue depuis son retour, et à laquelle il avait donné rendez-vous sur cette plage.

Après quelques minutes d'attente, il entendit le froissement d'une robe, et son amante était dans ses bras. Ah! qu'il fut long et délicieux le baiser qu'il donna à la jeune Fille qui, pleine de confiance en son honneur, se livrait sans réserve au plaisir de presser son amant sur son cœur, après une si longue séparation.

—Ah! désormais, Eugène, tu ne me laisseras plus, j'ai trop souffert pendant ton absence. Une étreinte passionnée fut la réponse du jeune homme.

—Parle donc, mon Eugène, dis-moi donc que tu mourras près de moi.

—Il faudra pourtant que je parte de nouveau, Amélie.