—Allons, c'est bien, demain, à la marée montante, si le vent est bon.
—Dans ce cas-là, dit le Capistrau, je vais me jeter sur ton lit, car je suis fatigué.
—Moi aussi, dit Amand; j'ai fait sept lieues aujourd'hui.
Sans aucun autre préparatif, les amis se jetèrent sur le mauvais grabat, et le sommeil ne tarda pas à clore leurs paupières.
Le lendemain, vers les six heures du matin, deux hommes étaient occupés à mettre une embarcation à l'eau, dans l'anse aux Pierre-Jean, et une demi-heure après, la chaloupe, couverte de toutes ses voiles, filait huit nœuds à l'heure vers la côte du nord. Vers une heure, nos deux aventuriers distinguèrent, près de la baie Saint-Paul, le cap au Corbeau. Ce cap a quelque chose de majestueux et de lugubre. À quelque distance on le prendrait pour un de ces immenses tombeaux jetés au milieu des déserts de l'Égypte par la folle vanité de quelque chétif mortel. Une nuée d'oiseaux, enfants des tempêtes, voltigent, continuellement, autour de son front couronné de sapins et semblent, par leur croassement sinistre, entonner le glas funèbre de quelque mourant. Le fleuve s'engloutit avec fracas dans sa base en forme de caverne, où la voix de l'homme n'a jamais retenti. Or, c'était dans cette caverne qu'Amand voulait pénétrer. Il aurait bien voulu porter immédiatement vers cet endroit; mais son compagnon, plus prudent, s'efforça de l'en dissuader, en lui persuadant qu'ils feraient mieux de mettre à terre le long de la côte, et de se rendre à pied jusqu'à la caverne pour la visiter avant la nuit. Il lui raconta, en outre, plusieurs vieilles légendes touchant certains vaisseaux qui, conduits par des ilotes imprudents, s'étaient engouffrés, à pleine voile, sous son immense voûte, et n'avaient jamais reparu. Amand était si confiant dans les précieux talismans qu'il portait sur lu qu'il ne voulait rien entendre; mais il fut obligé de céder son compagnon qui était pour le moins aussi entêté que lu et qui s'obstinait à faire route vers la côte voisine. Trois quarts d'heures après, ils abattaient leurs voiles et jetaient l'ancre à deux brasses sur un bon fond de sable. Aussitôt que notre héros impatient eut mis pied à terre, il s'achemina immédiatement vers le cap qui pouvait être à une demi-lieue de distance. Capistrau, après avoir mis tout en ordre dans la chaloupe, hâta le pas pour le rejoindre, si bien qu'ils arrivèrent ensemble, après dix minutes de marche, au lieu tant désiré. Il était impossible de parvenir à la caverne, de ce côté, sans monter à une hauteur de quatre cents pieds par un sentier rude et tortueux tracé sur le flanc de la montagne par les voyageurs curieux qui visitent souvent cette curiosité naturelle. Après bien des peines et des sueurs, nos deux aventuriers parvinrent au sommet, presque exténués; mais l'épuisement physique ne fut rien comparé à la consternation qui s'empara du cœur de notre héros lorsqu'il découvrit qu'il était impossible d'arriver à l'ouverture autrement que par le fleuve et qu'il vit le courant impétueux qui, semblable à une chute, s'y précipitait avec fracas. Il jeta un regard douloureux sur son compagnon et soupira en se croisant les bras. Capistrau prit la parole:—Tiens, Amand, dit-il, tu dois être persuadé qu'il est impossible de rentrer là-dedans; quant à moi je n'y ai jamais eu de confiance; crois-m'en, nous ferons mieux de chercher ailleurs, aussi bien, je me rappelle d'avoir entendu dire à mon grand-père qu'un seigneur qui passait pour très riche était mort dans cette paroisse et que, malgré toutes les recherches qu'on a pu faire, on n'a jamais trouvé un sol chez lui; et beaucoup de personnes ont dit qu'il avait coutume d'enterrer son argent dans le bois qui avoisinait son domaine. Si tu veux m'en croire nous allons nous rendre aux maisons pour nous reposer, en attendant la nuit, et vers minuit nous irons faire une recherche. Pour que personne ne se doute de nous, nous dirons que nous voulons coucher dans la chaloupe où nous retournerons après la veillée.
—C'est bon, je le veux bien; car je te dirai la vérité, je crois que l'embarras ne serait pas de rentrer dans ce trou-là, mais plutôt d'en sortir, dit notre héros, qui avait toujours eu la vue attachée sur le gouffre pendant le discours de son compagnon. Ils commencèrent à descendre, aussitôt, le flanc de la montagne et dirigèrent leurs pas vers les maisons situées sur le haut des coteaux voisins.
Leur préoccupation et une touffe de saules les avaient empêchés de distinguer deux jeunes étudiants étendus sur l'herbe près de là. Aussitôt qu'ils furent éloignés, l'un d'eux dit à l'autre:—Que le diable m'emporte, Théodore, je crois que ces deux corps-là cherchent des trésors: si tu veux dire comme moi, nous allons leur en faire trouver un, ce soir?
—Comment?
—Ne dis rien, promets-moi seulement de faire tout ce que je voudrai, et tu verras comme nous allons rire.
—Allons, je le veux bien; explique-moi ce que nous allons faire?