Les liaisons sont encore très usitées en vers, d’abord parce que la poésie est essentiellement traditionnaliste, ensuite parce qu’en vers elles ont pour but et pour effet d’empêcher l’hiatus, que la plupart des poètes évitent encore avec soin. Aussi n’est-il pas impossible que la poésie devienne un jour comme le Conservatoire ou le Musée des liaisons; elle les conserverait comme elle conserve tant d’autres choses surannées, en prosodie, en vocabulaire, en syntaxe.

Dans la prose, et surtout dans la conversation ordinaire, on en fait infiniment moins. Un certain nombre pourtant sont encore obligatoires. D’autres seraient ridicules ailleurs qu’en vers.

D’ailleurs un grand nombre de liaisons sont facultatives et dépendent souvent du goût de chacun. Mais elles dépendent encore davantage des circonstances: il est évident qu’on en fait plus en lisant qu’en parlant, parce qu’en lisant on recherche la correction du langage, tandis qu’en parlant on ne cherche qu’à se faire comprendre avec le moins d’effort possible; on en fait plus aussi dans un discours suivi, pour le même motif, que dans une conversation familière.

D’une façon générale, les professeurs en font plus que les gens du monde, à cause de l’habitude qu’ils en ont; les instituteurs en font trop, non pas tant peut-être en parlant qu’en enseignant à lire, car ils ne savent pas toujours que, même en lisant, il y en a qu’on ne fait pas.

Mais les acteurs surtout en abusent étrangement, soit sous prétexte de correction, soit parce qu’ils s’imaginent qu’ils se font mieux comprendre, et cela à la Comédie-Française comme ailleurs, plus qu’ailleurs, hélas! et dans la comédie en prose aussi bien que dans la tragédie. Pourtant ils devraient comprendre que, dans la comédie, un personnage qui ne parle pas comme tout le monde est ridicule; et la tragédie même, comme tout théâtre en vers, est assez artificielle par elle-même pour qu’on n’y ajoute pas encore des artifices surannés, quand il n’y a pas nécessité[898].

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Avant d’entrer dans le détail des liaisons, nous indiquerons quelques règles générales.

On sait déjà que la liaison est interdite (aussi bien que l’élision, car les deux vont presque toujours ensemble) devant un h aspiré. Elle l’est également dans d’autres cas dont voici l’énumération[899]:

1º Devant les noms de nombre un et onze: les numéro(s) un et deux, sur le(s) une heure[900]; no(s) onze enfants, aprè(s) onze heures, Loui(s) onze; et, quoiqu’on dise régulièrement il es(t) tonze heures, avec liaison, cas spécial, on dira pourtant ils étai(ent) onze ou ils son(t) onze[901];

2º Devant l’adverbe oui: je di(s) oui; pour un oui, pour un non[902];