Les dentales, d et t, se lient infiniment plus que les autres muettes, et ceci va nous permettre d’énoncer quelques principes généraux[914]. Naturellement, vu le nombre des liaisons, c’est ici surtout qu’intervient le goût personnel, et beaucoup de liaisons qui sont nécessaires en vers sont facultatives dans le langage courant, où l’hiatus est fréquent; mais il y a aussi des liaisons qui sont interdites partout ou obligatoires partout.

I. Les verbes.—Il y a d’abord l’innombrable catégorie des formes verbales, troisièmes personnes et participes.

Pour les troisièmes personnes autres que celles en -ent, et même pour aient ou soient, traités comme ait et soit, la liaison est encore très souvent obligatoire. Plus les formes sont usitées, plus la liaison est nécessaire: par exemple l’emploi de formes comme est ou sont, avait ou ont, sans liaison, est certainement incorrect, surtout si ce sont des auxiliaires, comme dans ils on(t) taimé[915]. De même devant l’infinitif: il veu(t) taller, il vi(t) tentrer, ou encore il veu(t) ty aller, il veu(t) ten avoir. On lie également, et plus nécessairement encore, quand il y a inversion du verbe et du sujet: di(t)-til, que per(d)-ton?

Hors ces cas, la liaison est moins nécessaire: il pein(t) tavec feu, ou il pren(d) tun livre, ou ils mangeaien(t) tet buvaient, ne sont pas aussi indispensables que il e(st) tà Paris; pourtant ce sont encore les seules formes qui soient admissibles, quand on veut parler correctement.

Il en est de même pour les finales muettes en -ent: on dit assez facilement et de plus en plus, ils mange(nt) un morceau et recommence(nt) à travailler; mais ils mange(nt) tun morceau, ils aime(nt) tà rire, deux noires vale(nt) tune blanche sont encore des façons de parler beaucoup plus correctes, sans qu’on y puisse relever le moindre pédantisme.

Il n’y en a aucun non plus à lier les participes, surtout les plus employés: ceci est fai(t) tavec soin, est encore fort usité, et d’une diction plus soignée que fai(t) avec soin; de même ils étaient là mangean(t) tet buvant, encore que ce ne soit pas indispensable.

II. Adjectifs et adverbes.—Il y a ensuite la catégorie également innombrable des adjectifs et des adverbes. Mais ici encore il faut distinguer.

Dans le langage parlé, l’adjectif se lie à peu près uniquement, mais obligatoirement, avec le substantif qui le suit; seulement on ne peut mettre devant le substantif, dans la langue courante, qu’un très petit nombre d’adjectifs généralement courts. C’est d’abord cet et tout, qui se lient toujours, étant toujours devant le substantif: ce(t) thomme ou tou(t) thomme; puis quelques autres, dont la place peut varier: gran(d) thomme, sain(t) thomme, parfai(t) thonnête homme, secon(d) tacte; de même encore ving(t) thommes ou cen(t) thommes. Cette liaison est donc en somme assez restreinte, car une expression comme froi(d) thiver appartient déjà au langage écrit; en parlant, on dit plutôt hiver froid. En tout cas, la liaison est nécessaire dans cette construction, parce que le lien y est plus étroit entre les mots ainsi placés, l’adjectif étant en quelque sorte proclitique et s’appuyant sur le substantif[916].

Si l’adjectif n’est pas devant son substantif, il ne se lie plus guère qu’en vers, pour éviter l’hiatus, ou tout au plus dans la lecture. Dans le langage parlé, on dira bien encore, si l’on veut, j’ai froi(d) taux pieds, parce qu’il y a là comme une expression toute faite où froid devient substantif, puisqu’on dit de même le froi(d) taux pieds. Mais on ne dit pas le chau(d) taux pieds; on dira donc j’ai chau(d) aux pieds, malgré l’hiatus de deux voyelles identiques; on dit même sans liaison chau(d) et froid, qui est pourtant une expression composée, mais composée de deux substantifs; on dira donc à fortiori alternativement chau(d) et froid; et de même presque uniquement il est gran(d) et fort, un sain(t) a pu seul..., le secon(d) est venu[917].

En revanche la préposition à requiert ordinairement la liaison de l’adjectif devant son complément, à cause du lien étroit qui les joint: tou(t) tà vous, prê(t) tà sortir[918].