Et voici encore une remarque curieuse. De ce que les substantifs et adjectifs qui ne se lient pas au singulier peuvent se lier au pluriel, il résulte cette conséquence inattendue, que les mots qui ont déjà un s final au singulier, et qui, au singulier, ne se lient pas dans la conversation, peuvent le faire au pluriel: un ca(s) intéressant, des ca(s) zintéressants, un repa(s) excellent, des repa(s) zexcellents[938].

On voit même l’s s’intercaler et se lier nécessairement dans genti(ls)zhommes, soit parce qu’il ne fait qu’un mot, soit par analogie avec grand(s) zhommes[939].

La liaison est également nécessaire quand une des conjonctions et, ou, unit deux substantifs sans article entre eux; et cela non seulement dans les expressions toutes faites qui ont un article en tête, comme les pont(s) zet chaussées, les voie(s) zet moyens, les voie(s) zet communications, mais même entre deux substantifs quelconques sans aucun article, comme vertu(s) zet vices, leçon(s) zou devoirs, vin(s) zet liqueurs: outre que le lien est ainsi plus étroit, la liaison est nécessaire pour marquer le pluriel en l’absence d’article.

Quand il y a deux articles, la liaison avec la conjonction reste correcte, mais n’est plus nécessaire. On peut donc dire les messieur(s) zet les dames, ou plus simplement les messieur(s) et les dames, tout comme messieur(s) un tel et un tel[940].

Au contraire, les mots composés ordinaires, j’entends ceux qui ont un singulier[941], sont traités comme les mots simples, et ne peuvent marquer leur pluriel qu’à la fin. Ainsi l’s intérieur du pluriel, quand il y en a un, et même s’il n’y en a pas d’autre, ne s’y prononce jamais, le pluriel se prononçant alors comme le singulier. On dira donc, sans exception, des orang(s)-outangs, des char(s)-à-bancs, et tout aussi bien des ar(cs)-ken-ciel, des cro(cs)-kenjambe, des por(cs)-képics, des gue(ts)-tapens, des po(ts)-tau-feu, la consonne c ou t de ces mots, qui en fait sert d’initiale à la seconde syllabe, ne permettant pas l’introduction de l’s[942].

On dira même de préférence les du(cs) ket pairs, parce que duc(s) zet pairs ferait supposer qu’il s’agit de deux catégories distinctes. On dira de même sans liaison des moulin(s) à vent, des ciseau(x) à froid, des salle(s) à manger[943]. Dans l’exemple de salle(s) à manger, nous retrouvons encore la question de l’e muet, qu’il faut traiter à part.

III. L’S après l’E muet.—En principe, l’e muet a une tendance naturelle à s’élider sans liaison, quand il est suivi d’un s. Il est même assez rare que le peuple fasse la liaison de l’s après un e muet; il va jusqu’à dire elle(s) ont fait ou vous ête(s) un brave homme.

Pourtant l’s du pronom elles ne peut pas correctement ne pas se lier. Il en est de même, nous l’avons dit, des impératifs devant en et y: donne(s)-zen, songe(s)-zy bien; et aussi des formes verbales monosyllabiques si usitées, sommes et êtes: nous somm(es) zamis, vous ête(s) zun brave homme.

Il y a encore deux formes verbales pareilles, dites et faites, qui sont dans le même cas: dite(s) zun mot, vous faite(s) zun beau travail; on est peutêtre un peu moins exigeant pour dites que pour faites, mais ce n’est qu’une nuance[944].

On ne peut pas non plus ne pas lier l’adjectif pluriel placé devant le substantif: jeune(s) zannées. On liera même très bien le substantif pluriel avec l’adjectif qui suit: les Inde(s) zoccidentales, les Pyrénée(s)-zOrientales, qui sont d’ailleurs un mot composé, les femme(s) zanglaises[945]; et l’on pourra distinguer aussi une fabrique d’arme(s) zanglaises, où l’épithète qualifie armes, et une fabrique d’arme(s) anglaise, où l’épithète qualifie fabrique.