Remarque.—Cette observation à propos des vers, déjà faite plusieurs fois, ne veut pas dire du tout qu’il faille en principe prononcer les mots autrement en vers qu’en prose. Et je veux bien qu’il y ait tout de même une prononciation oratoire ou poétique, qui ouvre les e un peu plus que ne fait l’usage courant. Mais c’est de la rime surtout qu’il faut tenir compte, car les poètes font volontiers rimer des mots dont la quantité n’est pas la même. Or il importe beaucoup de distinguer les cas.
Race et grâce, malgré la consonne d’appui, font une rime médiocre et que rien ne peut pallier, car les voyelles diffèrent à la fois de timbre et de quantité, et on ne peut ni allonger et fermer race, ni abréger et ouvrir grâce; de même trône et couronne, rime si fréquente chez Victor Hugo. Fleurette et arrête diffèrent déjà un peu moins; mais il est encore impossible d’identifier les sons, de même que ceux de mettre et maître, et la rime reste médiocre.
Au contraire, les finales qui ont un accent grave sur l’e ont la faculté de s’ouvrir davantage pour se rapprocher de celles qui ont l’accent circonflexe. Or il n’y a pas assez de mots en -êche, -êle, -ême, -êne ou -être, pour que les poètes ne soient pas amenés à les faire rimer avec des mots à accent grave. En ce cas, il faut bien faire quelque chose pour eux. On ne doit donc pas souligner fâcheusement des licences nécessaires, en accentuant la différence de prononciation, mais au contraire rapprocher l’è de l’ê, et en général l’e qui peut s’ouvrir davantage de l’e très ouvert, qui ne peut guère s’ouvrir moins. Par exemple, si le poète fait rimer crèche et prêche, cisèle et zèle, centième et Bohême, gangrène et frêne, pénètre et fenêtre, rimes excellentes d’ailleurs et peu discutables, ce serait le trahir que de ne pas ouvrir l’e partout aussi également que possible, comme il a probablement voulu qu’on l’ouvrît. Et si même il a fait une erreur, il faut pallier cette erreur quand on le peut.
Il résulte aussi de toutes nos observations que le degré d’ouverture de l’e est souvent discutable, et qu’on a le droit de différer d’opinion sur ce point. Il ne faut donc pas attacher à ce détail trop d’importance: on ne sera jamais ridicule parce qu’on l’ouvrira un peu plus ou un peu moins, et il y a des fautes beaucoup plus graves. La faute grave ici consiste à fermer des e qui sont certainement ouverts. On a pu voir que la tendance générale, due peut-être à la poésie, est de les ouvrir, et beaucoup sont ouverts qui jadis étaient fermés, comme ceux des mots en -ège. Or dans beaucoup d’endroits on continue à les fermer: on prononce collége, bonnét et même bônét, achéte et emméne; c’est là une prononciation dialectale, qui est tout à fait vicieuse.
4º L’E atone.
Nous savons déjà qu’en principe l’e atone est moyen dans tous les sens; du moins il n’est jamais complètement fermé, notamment devant un r. Et il n’est pas plus fermé quand il a l’accent aigu que quand il est suivi de deux consonnes: révéler ou dégeler n’ont de vraiment fermé que l’e final, dont les autres diffèrent peu ou prou; il en est de même de desseller ou effréné. Beaucoup de ces e ont été fermés autrefois, notamment tous ceux qui ont l’accent aigu, et particulièrement les préfixes é- et dé- (autrefois es- et des-): élèves, défaire; ils s’ouvrent aujourd’hui de plus en plus, au moins à demi, et plus qu’à demi[184]. Nous avons vu l’e fermé de rez s’ouvrir à moitié dans rez-de-chaussée, aussi bien que celui de pied dans piéton; et quoique l’e généralement fermé de mes, les, des, reste fermé aussi dans les composés, mesdames, lesquels, desquels, etc., il s’ouvre à demi dans messieurs, parce que les composants n’y sont plus reconnus. Inversement, celui de fièvre ou nègre se ferme légèrement dans fiévreux ou négresse.
Toutefois, de même que l’a tonique fermé restait souvent fermé en devenant prétonique par suite de la flexion, de la dérivation ou de la composition, de même l’e tonique ouvert et long reste souvent tel ou à peu près dans les mêmes conditions.
Ainsi l’e prétonique est ouvert et long d’abord quand il a l’accent circonflexe, mais naturellement un peu moins dans pêcher ou pêcherie que dans pêche, beaucoup moins même dans prêter, revêtir ou traîtresse que dans prête, revête ou traître.
Cette conservation de l’e ouvert est d’ailleurs combattue par la tendance que l’e prétonique paraît avoir à se fermer devant une tonique fermée: phénomène d’assimilation ou d’accommodation. Ainsi l’e se ferme tout en restant long dans fêlure, bêtise, têtu et même entêté, malgré l’e ouvert de fêle, bête, tête. Toutefois cette prononciation appartient presque uniquement à la langue courante et familière, et ne serait point admise par exemple en vers[185].
L’e prétonique est encore fermé, sans être proprement long, devant un e muet: fé(e)rie, gré(e)ment.