Nous avons déjà vu précédemment la nasale primitive se réduire à une voyelle dans fla(m)-me et fe(m)-me[341]. Il en fut de même de beaucoup d’autres mots, notamment gra(m)-maire[342].

Beaucoup de personnes conservent encore, très malencontreusement, le son nasal dans an-née, dans solen-nel et solen-nité, ou dans les adverbes en -amment ou -emment[343]. Dans tous ces mots la décomposition est définitive depuis longtemps; et comme la nasale avait partout le son an, c’est l’a qui a prévalu partout après décomposition; c’est pourquoi impudemment et abondamment se prononcent de la même manière, impudent et abondant ayant la même finale pour l’oreille[344].

Il est resté toutefois quelques spécimens de cette catégorie de nasales. Par exemple, il faut bien se garder de remplacer an-moins par a-moins, qui est devenu une prononciation purement dialectale; néant, qui a gardé ici son n à défaut du t, a gardé aussi sa prononciation. Le son nasal s’est maintenu également dans tîn-mes et vîn-mes, formes exceptionnelles et bizarres, dont l’orthographe et la prononciation sont dues à l’uniformité de la conjugaison.

Mais surtout le son nasal s’est maintenu dans les mots de la famille d’en-nui et dans les composés de la préposition en: en-noblir, em-mener, em-ménager, etc., y compris le vieux mot em-mi[345].

Il y a mieux, et voici une observation capitale: la préposition en a gardé parfois le son nasal, non seulement devant n ou m, mais même devant une voyelle, dans des composés d’origine purement française, sans que l’n se soit doublé: en-ivrer. Ce n’est pas sans peine, car le voisinage de mots tels que énigme, énergie, énoncer, tend continuellement à décomposer la préposition. La présence d’un h contribue peut-être à la maintenir dans enherber ou enharmonie qui d’ailleurs ne sont pas d’usage courant[346]. Mais il y a trois mots capitaux, trois mots très usités, trois mots nécessaires, où il est indispensable de maintenir la préposition en avec le son nasal, malgré le voisinage immédiat de la voyelle, sous peine de faire de véritables barbarismes. Ce sont en-ivrer, en-amourer et en-orgueillir, qui doivent se prononcer comme s’en aller, avec nasale et liaison.

Les fautes sur ce point sont si fréquentes que je ne sais trop quel avenir est réservé à ces mots[347]. En-orgueillir se tient encore assez bien[348]; mais que de gens même fort instruits, et même des typographes, vont jusqu’à mettre un accent sur énamourer, voir sur énivrer! Écriture et prononciation également barbares, auxquelles il faut résister de toutes ses forces, aussi longtemps qu’on le pourra.

Passons aux observations particulières à chaque nasale.

3º Les cas particuliers de la nasale AN

I. C’est à la nasale an que se rattachent trois monosyllabes d’orthographe irrégulière: fa(o)n, pa(o)n, ta(o)n. Pour taon, c’est ton et non tan qui s’est prononcé longtemps et se prononce encore dans certaines provinces, mais cette prononciation, admise par Domergue et Mᵐᵉ Dupuis, est aujourd’hui dialectale[349].

Il va sans dire que dans les cas où la dérivation dénasalise la syllabe, c’est l’a seul qui s’entend: pa(o)n et fa(o)n ne peuvent donner que pa(on)ne, pa(on)neau, fa(on)ner, prononcés également sans o[350].