Quoique ce livre soit plutôt un ouvrage de vulgarisation, il n’est pas possible de traiter de la prononciation en faisant table rase des travaux de la phonétique. L’alphabet, tel qu’on l’enseigne aux enfants, ne peut vraiment suffire ici. D’une part, les voyelles ne sauraient se réduire à cinq, a, e, i, o, u[11]. D’autre part, il y a souvent deux ou trois consonnes pour un seul son, comme c, k, q, ou bien la même consonne a deux sons différents, comme c encore, ou g, ou t[12]; il y a même une lettre qui réunit ordinairement deux sons en elle: x, tandis que pour tel son unique nous employons deux lettres, comme ch ou gn. Tout cela fait beaucoup de confusion. Or, en matière de prononciation, les sons importent plus que les lettres, et, faute d’un alphabet phonétique, au moins faut-il mettre un peu d’ordre dans les caractères que nous possédons. On nous permettra donc de commencer ce livre par une classification logique des sons, voyelles ou consonnes[13].

Classification des voyelles.

Pour ce qui est des voyelles, nous n’avons pas dessein d’entrer dans le domaine de la physiologie, pour expliquer en détail leurs différences d’émission, de timbre ou d’intensité: nous supposerons que le lecteur sait émettre les sons et les distinguer. Nous lui dirons donc tout de suite qu’il y a au moins dix voyelles essentielles, et l’on verra qu’il y en a davantage. En voici le tableau, car les explications se comprendront mieux ensuite:

è (ouvert), é (fermé),i.
a, eu (id.), eu (id.),u.
o (id.), o (id.),ou.
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Voy. ouvertes.Voy. fermées.

Il est bien évident qu’on ne saurait identifier l’é aigu avec l’è grave, ou, pour employer tout de suite des expressions qui seront plus commodes ailleurs, l’é fermé avec l’è ouvert, celui d’enflé avec celui d’austère[14]. On ne saurait confondre non plus l’eu ouvert de jeune avec l’eu fermé de jne. Et il y a encore exactement la même différence entre l’o ouvert de couronne et l’o fermé de trône[15].

Ainsi, partant de l’a, qui est la voyelle type, celle qu’on prononce d’abord quand on ouvre la bouche naturellement et normalement, nous voyons les voyelles se répartir en trois séries divergentes: d’une part la série a, è, é, i, dont l’émission élargit progressivement la bouche sur les côtés en la fermant à demi; d’autre part, la série a, o ouvert, o fermé, ou, dont l’émission rapproche progressivement les coins de la bouche en l’arrondissant; enfin, entre les deux, la série a, eu ouvert, eu fermé, u, qui participe à la fois des deux autres: de la première par la position de la langue, de la seconde par les mouvements des lèvres. On se rendra compte facilement de ce rapport en passant successivement du son u au son i, par simple déplacement des lèvres, et au son ou, par déplacement de la langue seule, même sans avancer les lèvres; on passe de même de eu fermé à é, ou bien à o fermé, de eu ouvert à è, ou bien à o ouvert. Et cela fait bien dix voyelles.

Sur ces dix voyelles, six sont fermées, d’abord é, eu fermé, o fermé; ensuite et plus encore, i, u, ou. Les autres sont ouvertes.

On remarquera en passant que les trois voyelles extrêmes, les plus fermées, i, u, ou, quand elles sont suivies d’autres voyelles, s’en accommodent si bien qu’au lieu de faire hiatus, comme dans hr ou dans Ésaü, elles font presque nécessairement diphtongue avec elles: diable, huit, douane: c’est ce que les grammairiens appellent synérèse. Pour parler plus exactement encore, elles se transforment alors en semi-voyelles, ce qui veut dire que, n’étant plus voyelles qu’à moitié, car elles se prononcent plus rapidement que les voyelles vraies, elles font à peu près l’office de consonnes. Le w anglais de whist représente assez bien la consonne ou; il n’y a pas de signe courant pour représenter l’u consonne; mais l’i consonne s’écrit ordinairement au moyen de l’y, et s’appelle alors yod: c’est celui de l’anglais yes.

Mais ces dix voyelles ne sont pas tout. Le son de l’a n’est pas plus unique que celui de l’e ou celui de l’o. Les grammaires se bornent généralement à distinguer l’a long de l’a bref, patte et pâte, face et grâce, tache et tâche, et cette distinction a certainement son importance, même pour les voyelles autres que a; mais elle est insuffisante pour notre objet, car l’a de pars est aussi long que celui de pâte, sans avoir du tout le même timbre. La vérité est qu’on doit faire ici une distinction tout à fait analogue à celle qu’on fait si facilement pour e, o et eu. En effet, nous avons d’une part un a qui n’est jamais bref, et c’est celui de pâte, grâce ou tâche, et un autre a qui est généralement bref, mais qui peut être long, et c’est celui de patte, face, tache ou pars. Or nous verrons qu’il y a de même, par exemple, un o qui n’est jamais tout à fait bref, et c’est l’o fermé: domino, rose, grosse, et un autre o, qui est généralement bref, mais qui peut être long, et c’est l’o ouvert: pommes, poste et mort. Nous admettrons, au moins par analogie, et pour unifier les termes, qu’à côté de l’a ouvert proprement dit, il y a aussi un a fermé, celui de pâte[16].

A ce second a, il faut encore ajouter l’e muet, appelé aussi e féminin, qui tantôt se prononce et tantôt ne se prononce pas, suivant les circonstances, et qui par suite n’est pas toujours muet, et cela fait bien douze voyelles.