L’e muet est ainsi nommé parce qu’on le prononce le moins possible, et le plus souvent pas du tout; mais il s’en faut bien qu’il soit toujours muet: s’il l’était toujours, il n’y aurait rien à en dire, et il s’agit précisément de savoir quand il est réellement muet, et quand il ne l’est pas.

Éliminons d’abord ce qui n’est pas dans le sujet proprement dit.

Il y a, d’une part, un cas où l’e dit muet est tellement loin d’être muet, qu’il est même tonique; c’est dans le pronom le précédé d’un impératif: dis-le[386]. L’e dit muet est alors ouvert et bref, moins ouvert, mais aussi bref que eu dans œuf. Et de même toutes les fois qu’il se prononce: il y a, par exemple, une différence très sensible entre le rôt et leur eau, où leur est long et le très bref. C’est encore ainsi qu’il se prononce constamment devant une h aspirée: le haut, ou en épelant: l, e, d, e, tandis qu’on prononce é dans e muet.

On sait, d’autre part, que l’e n’est jamais muet ni devant z final, ni devant deux consonnes, quoique, dans ces cas-là, il ne porte pas d’accent. Nous n’avons donc point à parler non plus de celui-là[387].

Ce n’est pas tout: il y a encore et surtout l’élision, où l’e ne compte plus pour rien du tout. On sait que l’e final s’élide devant un mot commençant par une voyelle, même précédée de l’h muet: l’état, l’herbe, il aim(e) à rire, plein d’honneur, la vi(e) est courte. On voit qu’il n’importe pas que cette élision soit notée par l’écriture[388].

On doit noter ici toutefois, avant de passer outre, un certain nombre d’élisions qui ne se font pas dans l’usage courant, ce qui oblige à prononcer l’e muet: ce sont, la plupart du temps, des hiatus seulement apparents, que la versification elle-même admet ou devrait admettre.

1º On parlera tout à l’heure des semi-voyelles, et notamment du yod. L’y grec appuyé sur une voyelle devient yod, c’est-à-dire consonne, aussi bien en tête que dans le corps des mots, et l’on dit, sans élision, le yatagan, comme la yole. C’est une idée que les poètes acceptent difficilement. V. Hugo, notamment, par crainte de faire un hiatus, ne manque pas de dire l’y-ole ou l’y-atagan; et l’erreur est double, car il fait une élision qui n’est point à faire, et cette élision l’amène à donner aux mots victimes une syllabe de trop. Les poètes devraient bien parler comme tout le monde, et dire le ya-tagan (et les yatagans, sans liaison), comme le yacht, le yak, le yucca, le yod, le youyou, le youtre, car il n’y a là aucun hiatus[389].

2º Le groupe ou initial est également consonne devant une voyelle. Cela n’empêche certainement pas de dire à l’ouest, un(e) ouaille, un(e) ouïe. Mais devant oui pris substantivement, on n’élide ni le, ni de, pas plus qu’on ne lie un, les, ces, etc., ou qu’on ne remplace ce par cet, même en vers, malgré l’hiatus apparent:

Oui, ma sœur.—Ah! ce oui se peut-il supporter?[390].

Il est vrai qu’on dit fort bien, familièrement, je crois qu’oui; mais cette élision ne s’impose pas toujours, et les poètes eux-mêmes s’en abstiennent souvent. Ainsi, La Fontaine, dans un vers de Clymène, souvent cité: