Les innombrables mots du type chapelier, aimerions, aimeriez, contredisent aussi la «loi», en maintenant l’e muet entre les deux consonnes, si l’on n’en voit que deux dans ces mots, ou plutôt après la première, et non la seconde, si, comme il convient, on prend l’i pour une troisième consonne.

D’autre part, il y a des phénomènes que l’auteur n’a point aperçus. Je ne parle pas des mots du type achèt’rai, qui maintiennent l’e après la première consonne: on pourrait me dire que cette prononciation est artificielle. Mais pourquoi dit-on uniquement échev’lé, quand la «loi» exigerait éch’ve[400]? Pourquoi, à côté de pell’terie, ou plutôt pel’t’rie, avec trois consonnes, a-t-on papet’rie, avec maintien du premier e muet, qui même devient le plus souvent un e à demi ouvert?

Ainsi nous ne nous embarrasserons pas de cette fausse loi. Nous constaterons, si l’on veut, qu’il y a là une tendance très générale, nécessaire même, en français, du moins, et qui se manifeste certainement dans la pluralité des cas[401]. Mais une tendance n’est pas une loi. Nous nous bornerons donc à examiner sans prévention les faits, dont la variété est presque infinie, et nous nous efforcerons d’y mettre le plus d’ordre et de clarté que nous pourrons, sans méconnaître qu’on peut différer d’avis sur beaucoup de points de détails.

3º L’E muet final dans les polysyllabes.

I. Dans les mots isolés.—A la fin des mots pris isolément, ou s’il n’y a rien à la suite, l’e non accentué est réellement muet, c’est-à-dire qu’on ne l’entend plus[402]. Les instruments délicats de la phonétique expérimentale peuvent bien en constater encore l’existence après certaines consonnes ou certains groupes de consonnes (je ne parle pas de la consonne double, qui compte comme simple); mais alors il est involontaire, car ces instruments le constatent, après les consonnes dont je parle, aussi bien quand il n’est pas écrit que quand il est écrit; autrement dit, est, point cardinal, et la finale -este se prononcent de la même manière, tout aussi bien que beurre et labeur, mortel et mortelle, sommeil et sommeille[403].

Nous avons vu au cours des chapitres précédents que la présence même de l’e muet après une voyelle finale ne change plus rien ni au timbre ni à la quantité de la voyelle qui précède, au moins dans la conversation courante. Il y a exception pour la rime, mais ceci est voulu, et par suite artificiel[404]: on ne parle ici que de la prononciation spontanée[405].

Ce n’est pas tout. Quand la consonne qui précède l’e muet final est une liquide, l ou r, précédée elle-même d’une explosive ou d’une fricative, la prononciation populaire supprime souvent la liquide avec l’e: du suc(re), du vinaig(re), datent de fort loin, mais cette prononciation n’est plus admise dans la bonne conversation. Pourtant mart(r)e a fini par avoir droit de cité.

II. Devant un autre mot.—Considérons maintenant l’e muet final dans un mot suivi d’un autre mot.

Si le second mot commence par une voyelle ou un h muet, nous savons que l’e s’élide. Mais si le second mot commence par une consonne (autre que l’h aspiré), l’e muet n’en tombe pas moins: el(l)’ m’a dit[406].

Le phénomène est le même si les consonnes qui se rencontrent sont pareilles: el(l)’ lit[407].