Toutefois, quand l’e muet est suivi d’une liquide qui s’appuie sur les finales -ier, -iez et -ions, il se prononce ordinairement: bachelier, chandelier, chapelier, muselière, hôtelier, etc.; de même, appelions, appeliez (avec e muet et non e fermé), aimerions, aimeriez[423].
Ce qui empêche l’e muet de tomber devant ces finales à liquide, c’est que, s’il tombait, il arriverait ici ce qui est arrivé aux mots tels que meurtr-ier, ouvr-ier, tabl-ier, voudr-ions, voudr-iez, où les groupes de consonnes que terminent l ou r ont diérésé les finales -ier, -ions, -iez, en -i-er, -i-ons, -i-ez[424]. Or, le français aime encore mieux conserver une diphtongue que de laisser tomber un e muet; et alors plutôt que d’avoir chandli-er ou chapli-er, on préfère articuler l’e muet[425].
Exceptionnellement, l’e muet tombe dans bourr’lier, parce que rien ne s’y oppose: c’est ainsi qu’on a, sans diérèse, ourl-iez ou parl-iez[426].
En revanche, on prononce assez généralement l’e muet dans centenier ou souteniez, et même dans un denier[427].
D’autre part, si l’e muet est précédé de deux consonnes différentes, en principe il ne tombe pas non plus, puisque le français tolère mal trois consonnes de suite: ainsi fourberie, supercherie, débordement, bergerie, aveuglement, fermeté, ornement, escarpement, propreté, appartement.
A vrai dire, là même, quand on parle vite, il y en a bien quelques-uns qui tombent encore, toutes les fois qu’il n’y a pas incompatibilité entre les consonnes; et si cela est impossible après une liquide, comme dans propreté, cela peut se faire par exemple dans appart’ment ou pard’sus, et surtout quand l’e muet sépare les groupes br, cr, etc., comme dans fourb’rie, étourd’rie ou lampist’rie; mais cette prononciation n’est plus considérée comme correcte, et quand on parle posément on ne l’emploie pas.
IV. Dans la syllabe initiale.—En tête des mots, l’e muet se prononce en principe, faute d’appui en arrière pour la consonne initiale: belette, refaire, tenir; mais aussi, que devant le mot il y ait un son vocal, l’e tombe aussitôt, dans les mêmes conditions qu’à l’intérieur du mot: la b’lette, à r’faire, vous t’nez, à côté de pour refaire, ou il tenait. Naturellement, s’il y a une finale muette devant la muette initiale, c’est la finale qui cède la place, car l’e muet final tombe, toutes les fois qu’il peut: ell’ tenait ou ell’ tenaient, et jamais elle t’nait[428].
D’ailleurs, même sans un son vocal placé devant le mot, l’e muet de la syllabe initiale tombe encore assez facilement dans la conversation courante, pourvu qu’il y ait affinité suffisante entre les consonnes qui l’enferment: b’lette ou rat, rat ou b’lette se disent presque aussi facilement l’un que l’autre, à cause du groupe naturel bl. On dit aussi très bien, v’nez ici ou c’la fait, avec spirante initiale; avec l ou r, m ou n, c’est beaucoup moins commode: m’nez moi, r’mettez-vous, sont durs et moins généralement employés. On dira moins encore c’lui-là, parce qu’il y aurait en tête du mot trois consonnes qui ne s’accommodent pas[429].
Pendant que je parle de l’e muet de la syllabe initiale, je dois mettre le lecteur en garde contre la tendance qu’on a parfois à le fermer mal à propos. Cette tendance n’est pas nouvelle, car un très grand nombre de mots ont vu un e fermé se substituer à leur e muet initial au cours des siècles; par exemple, crécelle, prévôt, pépie, séjour, béni, désert, péter ou pétiller, etc. Quelques lecteurs peuvent encore se rappeler que l’archaïsme desir (d’sir, d’sirer) faisait jadis les délices de Got, et qu’il était de tradition à la Comédie-Française; pourtant l’Académie avait donné un accent à ce mot depuis 1762[430]. Rébellion a aussi pris l’accent, malgré l’e muet de rebelle et se rebeller. Plus récemment, réviser et révision ont fait de même, ainsi que tétin, tétine ou téton[431]. Retable tend manifestement à céder la place à rétable, formé sans doute par l’analogie malencontreuse de rétablir, et que les dictionnaires admettent aujourd’hui, concurremment avec retable[432].
En revanche, les dictionnaires écrivent encore uniquement avec e muet refréner, seneçon, chevecier et brechet, qu’on prononce presque toujours avec un e fermé. Breveté paraît les suivre de près[433]. Quoique la prononciation de vedette et besicles avec e muet soit encore loin d’avoir disparu, il est probable que védette et bésicles l’emporteront prochainement. Enfin céler est en voie de remplacer celer, sous l’influence de recéler, qui a pris l’accent, probablement par l’analogie de recel.