1º Si l’un de ces e muets se prononce nécessairement, la question est tranchée: ainsi, pal’frenier, où le second e est soutenu par le groupe fr, car frn serait impossible[437]. De même, mais inversement, bufflet’rie, marquet’rie, parquet’rie, mousquet’rie, où c’est le premier e qui est maintenu; mais on notera que l’e devient généralement mi-ouvert dans tous ces mots, soit par analogie avec tablett’rie et coquett’rie, qui ont deux t, soit sous l’influence de marquète, parquet, mousquet[438].

2º Si aucun des deux e muets ne se prononce nécessairement, l’appui manque à la fois en avant pour l’un et en arrière pour l’autre. En ce cas, la tendance populaire étant de faire tomber le plus d’e possible, et de préférence le premier qu’on rencontre, c’est souvent le premier qui tombera, et au besoin les deux. On dit, quelquefois, pell’terie, pan’terie, grèn’terie, louv’terie, suivant l’analogie de pell’tier, pan’tier, grèn’tier, louv’teau; mais on dit mieux encore, ou du moins plus souvent, et même presque toujours, pell’t’rie, pan’t’rie, gren’t’rie, louv’t’rie, grâce au groupe naturel tr[439].

D’autres fois, c’est le second e qui tombe, pour des raisons diverses: échev’lé, par exemple, a gardé l’e qui se prononce dans chev’lu, où il est initial[440]; on dit de même ensev’lir. Mais dans ce cas l’e conservé prend parfois le son de l’e mi-ouvert: ainsi on prononce généralement caquèt’erie, sous l’influence de caquet ou caquète; bonnèt’rie et briquèt’rie, sous l’influence de bonnet et briquette, en concurrence avec celle de bonn’tier, et briqu’tier; et surtout papèt’rie, plutôt que papet’rie[441]. Même l’e de brevet, qui se prononçait déjà nécessairement dans brevet, à cause du groupe br, prend très souvent le son de l’e mi-ouvert dans brev’té[442].

On remarquera que, dans breve, les deux e muets étaient en tête du mot, comme dans seneçon et chevecier: c’est ce qui explique l’e mi-ouvert qu’on donne à ces mots, comme on l’a donné à chénevis. En dehors de ces exemples, ce cas ne se présente que dans un très petit nombre de mots, chevelu et chevelure, devenir, et une dizaine de verbes de formation populaire, avec préfixe re- et non ré-, comme dans tous les mots qui ne viennent pas directement du latin: recevoir, redemander, redevoir, regeler, rejeter, relever, remener, retenir, revenir, avec leurs dérivés[443]; de plus, quelques formes verbales de refaire et reprendre. Voyons ce qui arrive à ces mots.

Il est clair que si le mot est en tête d’un membre de phrase ou à la suite d’une consonne, c’est re qu’on prononce, sans d’ailleurs en modifier le timbre: rev’nez, il rev’nait. Si le mot est précédé d’un son vocal, on a le choix: si vous rev’nez ou si vous r’venez; le second est plus populaire et plus conforme à la tendance générale que nous avons signalée tout à l’heure. D’ailleurs, nous verrons un peu partout que re- initial est une des syllabes où l’e est le plus caduc, apparemment par suite du grand usage qu’on en fait: c’est probablement une question de sens plutôt qu’une question de phonétique. Néanmoins, il est peut-être plus correct de prononcer le premier e, comme s’il n’y avait rien devant le mot. En tout cas, c’est toujours le premier qui se prononce dans chev’lu et chev’lure, et c’est peut-être en partie pour cela qu’on prononce échev’lé et non éch’ve. Dans les formes comme reprenez, reprenais, c’est le second e qui se prononce nécessairement, et par conséquent les deux, quand le mot ne s’appuie sur rien: vous r’prenez, mais reprenez vos papiers.

Mais voici qui est plus extraordinaire: il y a deux verbes qui commencent par trois syllabes muettes, à savoir redevenir et ressemeler. Dans ces deux mots, le second e ne tombe jamais, peut-être parce qu’il rappelle et représente le premier e de devenir et de semelle; par suite, le troisième e tombe toujours; quant au premier, il peut tomber après un son vocal; mais on trouve plus élégant de le conserver. Ainsi, vous redev’nez est plus distingué; vous r’dev’nez, plus populaire, avec ses deux e qui tombent sur trois. Et peut-être les puristes seraient-ils tentés de dire vous red’venez, pour ne laisser tomber que l’e du milieu; mais c’est là une prononciation affectée, qu’on doit absolument s’interdire; quant à ress’meler, il ne s’est peut-être jamais dit.

6º L’E muet dans les monosyllabes.

J’ai réservé jusqu’ici les monosyllabes, le, ce, je, me, te, se, de, ne et que, pour les considérer à part, parce qu’ils ont un peu plus d’importance que les syllabes muettes ordinaires.

I. Un monosyllabe seul.—Le monosyllabe seul est traité en thèse générale comme les syllabes muettes initiales, et non comme les syllabes muettes finales. Ainsi l’e se maintient en principe dans je dis et tombe dans si j’ dis, et même si j’ crois, malgré les quatre consonnes, et même si j’ joue, malgré la répétition du même son, tandis qu’il reparaît dans car je dis[444]. On dit de même, la rob’ me va, à ce rien, à ce roi, à ce ruisseau, pas de scrupules[445].

Mieux encore: si le monosyllabe est précédé d’une finale muette qui se prononce nécessairement, lui aussi se prononce en même temps le plus souvent: je veux entendre le discours[446].