Toutefois, ici encore, dans la conversation courante, les trois monosyllabes je, ce et se, dont la consonne est une spirante, s’élident assez facilement, même sans appui antérieur: s’ laver les mains, j’ sais bien, c’ qu’on a fait[447]. Mais cette prononciation n’est point indispensable; elle est surtout très peu admissible avec les autres monosyllabes: l’ métier, n’ fais rien, qu’ tu es sot, réclament un appui antérieur; on ne dit guère même qu’ réclames-tu, malgré le groupe cr. Il en résulte seulement qu’on pourra dire: je veux entendre c’ qu’on dit, à côté de entendre ce qu’on dit, avec dre à peine sensible. En fait, on dit presque toujours je veux entend’ ce qu’on dit, et même, entend’ c’ qu’on dit, à cause de la spirante médiane, comme on dit fort correctement tu demand’ c’ qu’on dit, avec double élision, l’s médian permettant la consonne triple.

Mais il y a un cas particulier à considérer: le monosyllabe suivi d’une syllabe initiale à e muet. Dans ce cas, il y a hésitation. La tendance à laisser tomber le premier e se manifeste souvent: on l’ devine, pas d’ retraite, si tu t’ relèves, sont aussi usités, quoique moins élégants, que on le d’vine, pas de r’traite, où si tu te r’lèves; mais du moins on a le choix, tandis que plus haut on disait uniquement ell’ tenait, et jamais elle t’nait, elle n’étant pas un monosyllabe. D’autre part, en tête de phrase, il faut bien dire le r’pas et non l’ repas.

Avec l’s médian, on peut avoir ici encore une double élision: tu n’ s’ras pas reçu[448].

II. Deux monosyllabes consécutifs.—S’il y a deux monosyllabes de suite, il faut presque toujours que l’un des deux tombe, et c’est généralement le premier, sauf empêchement: si j’ te prends est infiniment plus usité que si je t’ prends. Mais, naturellement, on est obligé de dire, en tête de phrase, ne m’ bats pas, à côté de si tu n’ me bats pas; et je t’ prends est peut-être mieux reçu que j’ te prends, quoique moins usité.

Surtout on dit à peu près toujours fais attention à c’ que tu dis, et non à ce qu’ tu dis, qui est affecté; on va même, nous venons de le voir, grâce à l’s médian, jusqu’à pour c’ que tu dis, avec c’ que tu dis, écrir’ c’ que tu dis, car dans l’assemblage si fréquent ce que, c’est toujours ce qui s’efface devant que; et si les sons paraissent trop durs, on prononcera à la fois ce et que, comme plus haut dans parce que, plutôt que de sacrifier que. Il semble que ce soit une loi générale que que ne tombe jamais devant une consonne, quand il est précédé d’une autre syllabe muette[449].

Au contraire, le est généralement sacrifié au monosyllabe qui précède, quel qu’il soit: on me l’ donne, on te l’ donne, si je l’ savais, sont certainement plus usités et considérés comme plus corrects que on m’ le donne, on t’ le donne, si j’ le savais. C’est probablement parce que me, te, je, pourraient être remplacés par des mots inélidables, nous, vous, tu: on vous l’ donne, si tu l’ savais, tandis que le est toujours le, et toujours élidable, outre qu’on a une très grande habitude de l’élider par ailleurs.

D’autre part, je et de l’emportent aussi généralement sur ne, quand rien ne s’y oppose: si je n’veux pas, comme si tu n’veux pas, et non si j’ne veux pas[450]; de même je promets de n’pas sortir et non d’ne pas sortir, sans doute à cause de la fréquence du groupe n’pas. Toutefois on sera bien obligé de dire je promets d’ne rien manger, pour le même motif que l’e se maintient dans chapelier ou mangeriez, ou dans à ce rien.

Et maintenant, s’il y a concurrence entre que et je, ou entre que et de, c’est encore que qui l’emporte de préférence: on dit il est certain que j’viens et non qu’je viens, et plutôt que d’fuir est préféré à plutôt qu’de fuir, qui est plus familier.

On voit donc qu’il y a une véritable hiérarchie entre les monosyllabes: au sommet, que, puis je; au plus bas degré le, suivi de la muette initiale des mots, et en dernier lieu de la muette finale, celle-ci ne se prononçant que quand il est impossible de faire autrement.

Dernière observation: deux monosyllabes peuvent aussi être suivis d’un mot commençant par une syllabe muette. En ce cas, c’est elle qui s’élide de préférence quand elle peut; on dira donc il fut content d’ne r’trouver personne, et même, familièrement, j’ne r’grette rien, aussi bien que j’le r’grette ou j’me d’mande: c’est ici l’e du milieu qui se maintient, comme nous allons le voir avec trois monosyllabes, et qui se maintient d’autant mieux que le troisième e est plus faible[451]. Et si le premier monosyllabe est obligé de se prononcer, on les prononce donc tous les deux: on dit au sortir de ce ch’min, plutôt que de c’chemin; ell’ ne me r’vient pas, plutôt que ell’ ne m’revient pas, qui se dit aussi.