III. Trois monosyllabes consécutifs.—S’il y a trois monosyllabes de suite, quelques puristes prononcent le premier et le troisième: si je t’le dis; mais tout le monde prononce en général le second seul: si j’te l’dis, et même au besoin j’te l’dis, sans si, comme tout à l’heure j’le r’grette. Tout ce qu’ je dis est particulièrement affecté, et tout c’ que j’dis est la seule prononciation usitée; et si pour écrir’ c’ que j’dis paraît trop dur, nous savons déjà qu’on prononce ce avec que, c’est-à-dire les deux e médians, plutôt que d’élider que: pour écrir’ ce que j’dis, pour prendr(e) ce que j’remets (ou c’que j’remets, ou c’ que je r’mets).
Toutefois, ne étant subordonné à je et de, on dira si je n’le dis pas plus correctement que si j’ne l’dis pas; et en tête de phrase on disait bien j’ne r’grette rien, à cause de la faiblesse de re initial, mais on ne dirait pas j’ ne l’sais pas, et pas davantage j’ne l’regrette pas, avec ou sans si, mais uniquement je n’le r’grette pas. En revanche, la prédominance de que sur je fait qu’on peut dire c’que j’demande aussi bien que c’que je d’mande, et même c’est c’que j’regrette.
D’autre part, si, sur trois monosyllabes, que est en concurrence avec je, c’est celui des deux qui est médian qui l’emporte; on a donc c’est qu’je n’sais pas, et non c’est que j’ne sais pas, à côté de c’est c’que j’sais bien. On voit même je médian se maintenir à côté de que obligé: il est sûr que je n’sais pas, et non que j’ne sais pas, malgré il est sûr que j’te crains peu. Mais que reprend sa primauté, s’il y a une muette initiale supplémentaire, et qu’il faille choisir: c’est que j’ne r’viens pas est plus usité que c’est qu’je n’reviens pas.
IV. Plus de trois monosyllabes consécutifs.—S’il y a plus de trois monosyllabes de suite, avec ou sans syllabe muette antérieure ou postérieure, il y aura certainement dans le nombre que, et même ce que, ou bien je, sinon les deux; dès lors la prédominance de que, ou, le cas échéant, celle de je, et d’autre part l’effacement ordinaire de le et ne, détermineront aisément le choix, ou même couperont la série en deux ou trois membres, où que fera l’effet d’une tonique, et aussi je, le cas échéant: si je n’te l’dis pas, si je n’me l’demande pas, c’est c’que j’me d’mande, c’est c’que j’me r’demande.
On voit qu’en général les e élidés alternent avec les autres. Mais ici encore, bien entendu, que et je pourront être prononcés à côté l’un de l’autre. Ainsi l’on dira aussi bien, et même mieux, c’est c’que je r’demande, que c’est c’que j’red’mande, et nécessairement c’est c’que je n’te d’mande pas et c’est c’que je n’te r’demande pas, tu veux t’instruir’ de c’que je n’sais pas, parc’que (ou puisque) je n’te l’fais pas dire, tu réclam’ c’que je n’te r’mets pas, parce que je n’te le r’mets pas[452].
On notera que, dans ce dernier exemple, on peut prononcer jusqu’à cinq e muets sur sept, dont trois de suite; le plus fort écrasement en laissera encore trois debout, dont que et je de suite: parc’ que je n’t’ le r’mets pas, car ni que ne peut s’élider après parce, ni je devant ne.
On avait ici sept e muets de suite; en voici huit et même neuf: tiens-moi quitt’ de c’que je n’te r’mets pas, et tu t’lament’ de c’que je n’te le r’mets pas (ou je n’te l’remets pas, ou plus souvent je n’t’le r’mets pas).
7º Conclusions.
De toutes ces considérations il résulte qu’il y a souvent plusieurs façons de prononcer les mêmes phrases, même sans parler des cas où l’on tient à mettre en relief une syllabe particulière. D’une façon générale les e muets, quels qu’ils soient, peuvent tomber en plus ou moins grand nombre, suivant les personnes, suivant les lieux, et surtout suivant l’allure du débit. On parle plus rapidement qu’on ne lit: la lecture conservera donc des e muets que la langue parlée laisse tomber. On parle ou on peut parler dans la conversation plus rapidement que dans un discours: la conversation rapide ou simplement négligée écrase donc une foule d’e muets qui se conservent partout ailleurs. Mais alors on arrive facilement à des incorrections que rien ne peut justifier.
C’est le défaut des phonéticiens, et surtout des phonéticiens étrangers, de recueillir précieusement les façons de parler les plus négligées, pour les offrir comme modèles; et alors on voit des étrangers s’évertuer consciencieusement à reproduire dans un discours étudié et lent des formes de langage que la rapidité du débit pourrait seule excuser: cela est ridicule. Ces phénomènes se produiront toujours assez tôt et spontanément, quand la connaissance de la langue sera parfaite et qu’on en fera un usage habituel et constant.