Ainsi tout à l’heure nous citions parce que réduit à pasque: ces choses-là se constatent, mais ne doivent pas s’imiter volontairement.
On a vu aussi que, dans la prononciation populaire ou simplement négligée, la chute de l’e muet entraîne souvent celle de l’r: vot’ père, quat’ jours, un maît’ d’anglais, pour entend’ le discours. C’est également pour permettre à l’e muet final de tomber qu’on supprime l’l dans quelque; mais ce n’est que dans une conversation très familière qu’on dit que’qu’chose, ou que’qu’fois. On va plus loin: on dit couramment c’t homme, qui au temps de Restaut était considéré comme correct, et même c’t un fou, où l’on fait tomber non pas un e muet, mais un e ouvert; comme dans s’pas, pour n’est-pas, et même pas? tout court; et l’on dit encore p’têt’ bien (ou ben), où ce n’est plus un e qui tombe, mais eu, assimilé à l’e muet, sans compter la finale re: tout cela est-il à recommander? Le peuple, et même les gens les plus cultivés en disent bien d’autres: qu’ est qu’ c’est qu’ça, ou même simplement c’est qu’ça, ou encore qu’ça fait, sans parler de ou ’st-c’ que c’est, ou plus brièvement où qu’c’est. Car on parle uniquement pour se faire comprendre, et avec le moins de frais possible: c’est le principe de moindre action, qui s’applique là comme ailleurs. Mais d’abord ce n’est peut-être pas ce qu’on fait de mieux; ensuite on ne dit pas cela partout, ni à tout le monde; enfin, quand on parle ainsi, on n’a nullement la prétention de fournir un modèle à suivre.
On voit que l’écueil de la prononciation, relativement à l’e muet, c’est l’abus des élisions. Mais le contraire se produit aussi parfois. Comme deux consonnes tendent à maintenir l’e muet devant une troisième, il arrive aussi qu’elles en appellent un qui n’existe pas! Il n’est pas rare d’entendre prononcer lorseque, exeprès, Oueste-Ceinture, ourse blanc, qui rappellent bec ed gaz[453]. Évidemment l’est de Paris est difficile à prononcer, à cause des deux dentales qui se heurtent: on est obligé de les fondre à peu près en une seule. D’autre part le français répugne à commencer les mots par deux consonnes, si la seconde n’est pas une liquide; de là la formation de mots tels que esprit, é(s)chelle, é(s)tat, qui ont gardé ou perdu leur s après addition de l’e; mais il faut éviter d’augmenter le nombre de ces mots en disant une estatue, ou d’intercaler un e dans s(e)velte[454].
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Nous ne pouvons pas terminer ce chapitre sans dire un mot de la question des vers, dont l’e muet est un des charmes les plus sensibles, comme aussi les plus mystérieux. L’e muet est une des caractéristiques les plus remarquables de la poésie française. Aussi les principes que nous venons de développer ne sauraient-ils en aucune façon s’appliquer à la lecture des vers, qui exige un respect particulier de l’e muet.
Voici un vers de l’Expiation, de V. Hugo:
Sombres jours! l’empereur revenait lentement.
On laissera les acteurs articuler neuf syllabes, comme si c’était une phrase de Thiers: ici il en faut douze, si l’on peut. L’e muet d’empereur est le seul qui évidemment ne puisse pas se prononcer, car il est de ceux qu’on ne devrait pas écrire; s’ensuit-il qu’il faille le laisser tomber complètement? En aucune façon: l’oreille doit en percevoir la trace, ne fût-ce qu’un demi-quart d’e muet; il suffira même d’appuyer un peu plus sur la syllabe précédente pour faire sentir à l’oreille qu’il y a là quelque chose comme une demi-syllabe. Et sans doute cela est difficile; mais les autres n’offrent aucune difficulté. Les e de revenait doivent se prononcer pleinement tous les deux, et quand à celui de lentement, on peut aisément le faire sentir plus que celui d’empereur: le sens même ne l’exige-t-il pas?
Voici un vers d’une toute autre espèce, qui ne peut, pas être dit non plus de n’importe quelle manière:
Je veux ce que je veux, parce que je le veux[455].