En français, ce phénomène est extrêmement général.

D’abord, une muette ne s’accommode pas seulement à une autre muette, comme dans obtenir, où la douce devient forte, et anecdote (anegdote) où la forte devient douce, mais aussi bien à une spirante, comme dans tous les mots commençant par abs- (aps) ou obs- (ops) et même subs- (sups, sauf devant i).

D’autre part, une spirante aussi peut s’accommoder soit à une autre spirante, comme dans transvaser (tranzvaser) ou disjoindre (dizjoindre), soit à une muette, comme dans rosbif (rozbif), Asdrubal (azdrubal) ou disgrâce (dizgrâce).

Il est vrai que ces heurts de consonnes sont assez rares dans les mots français; mais cette accommodation passe aussi bien par-dessus l’e muet, toutes les fois que l’e muet peut tomber, comme dans paquebot (pagbot) ou decine (métsine), dans clavecin (clafcin) ou nous faisons (vzons), dans crévecœur (crefkeur), rejeton (rechton), naïve (naïfté), ou le second (lezgon)[497].

Mais tout ceci se fait normalement, dans le langage le plus soutenu et le plus lent. Dans le langage très rapide, on en voit bien d’autres, car l’accommodation s’y fait même entre des mots différents. Le b devient p dans qu’exhibes-tu là? et inversement le p devient b dans Philippe de Valois; le d se change en t dans et ainsi de suite, et le t se change en d dans vous êtes insensé (cette fois, c’est l’s final, prononcé uniquement pour la liaison, et prononcé doux, qui détermine le changement); de même encore g devient k, et k devient g, dans on navigue chez nous (ikch) et chaque jour (agj)[498].

Même phénomène pour les spirantes: on peut comparer grave cela (afs) avec griffes aiguës (ivz), voyages-tu? (acht), avec tache de vin (ajd), rose pourpre (osp), avec est-ce bien? (ezb). Le langage tres rapide rapproche même des muettes ou des spirantes identiques, changeant par exemple une dentale forte t en dentale douce d devant un autre d, et ceci est l’assimilation proprement dite: vous êtes dur (edd), il galope bien (obb), je ne navigue qu’ici (ikk), tu brises ce pot (iss), je mange chez vous (chch), etc. On va plus loin encore: dans la prononciation populaire, ou simplement familière, qui supprime non seulement l’e muet, mais aussi l’r qui précède, à la suite d’une muette ou d’une spirante, on arrive à un maître d’hôtel (aidd) ou une pauvre femme (auff).

Les appareils de là phonétique expérimentale ont même constaté une assimilation plus extraordinaire encore, par-dessus une voyelle sonore. Dans les mots couché sous un pin, il arrive que le premier s se rapproche sensiblement du second[499].

Tous ces phénomènes sont spontanés et involontaires. Aussi doivent-ils rester tels, et par conséquent ne se produire que dans un débit très rapide. Ils sont extrêmement curieux pour le savant, mais ne doivent être étudiés qu’à un point de vue purement scientifique. Je ne puis que répéter ici ce que j’ai dit à propos de l’e muet: les phonéticiens étrangers recueillent précieusement ces phénomènes pour les offrir à l’étude de leurs compatriotes, ayant pour principe unique: cela est, donc cela doit être[500]. Ils ne se doutent pas que beaucoup de façons de parler ne sont acceptables que lorsque et parce que personne ne s’en aperçoit, mais qu’elles sont ridicules, quand elles sont voulues et manifestes. Il faut parler naturellement. On n’a pas besoin d’effort pour prononcer un p dans obtenir: on le prononce nécessairement, et, par suite, il est toujours légitime. Mais on ne met pas nécessairement un s doux dans est-ce bien; on doit donc prononcer le c naturellement, et ne jamais faire effort pour prononcer autre chose que c, même quand on parle vite: il se change toujours assez tôt en z, sans qu’on s’en aperçoive, ni celui qui parle, ni celui qui écoute, et c’est alors seulement que le phénomène devient légitime.

De ce phénomène spontané on peut rapprocher un autre phénomène qui se produit aussi spontanément: c’est le redoublement de la première consonne, dans certains mots sur lesquels on veut appuyer, surtout dans l’interjection: mmisérable! inssensé! Si la première consonne est suivie d’un r, c’est l’r qui se redouble; il est ttoujours là à grratter. On voit que ce redoublement est un phénomène analogue à l’accent oratoire, et qui coïncide généralement avec lui[501].