2º Quelques observations générales.

Première observation: les consonnes finales, qui autrefois se prononçaient toutes, comme en latin, ont peu à peu cessé en grande majorité de se prononcer[502]; toutefois, depuis un siècle, grâce à l’orthographe, beaucoup ont reparu de celles qui ne se prononçaient plus. Il y a notamment quatre consonnes finales qui se prononcent aujourd’hui régulièrement; ce sont les deux liquides: l et r, avec f et c.

En second lieu, les consonnes intérieures se prononcent aussi presque toutes aujourd’hui. Ce n’est pas qu’il n’y ait encore beaucoup d’exceptions; mais leur nombre tend toujours à diminuer, et toujours par l’effet de la fâcheuse réaction orthographique, due surtout à la diffusion de l’enseignement primaire[503]. Depuis qu’une foule de mots sont appris par l’œil avant d’être appris par l’oreille, on les prononce naturellement comme ils sont écrits. Et puis il y a là aussi l’effet naturel d’un pédantisme naïf et inconscient; car enfin, quand on prononce sculpeter, lègue ou aspecte, cela ne prouve-t-il pas qu’on a fait des études, et qu’on sait l’orthographe? Aussi les plus coupables dans cette affaire sont encore ceux, journalistes ou hommes de lettres, qui s’opposent par tous les moyens à la réforme de l’orthographe. Quant à ceux qu’on appelle dédaigneusement les «primaires», ils sont plus excusables: sachant bien qu’il ne dépend pas d’eux d’écrire comme on parle, ils parlent comme on écrit! Nous verrons, chemin faisant, les altérations que la langue a déjà subies ou subira encore, par le fait de notre orthographe.

Enfin, il y a la question des consonnes doubles: Quand se prononcent-elles doubles ou simples[504]? Cette question doit être étudiée à propos de chaque consonne, dans un intérêt pratique; mais il y a encore là un phénomène d’ordre général, dont il faut dire un mot d’avance.

Il va sans dire que la question ne se pose qu’entre deux voyelles non caduques, appuis nécessaires des deux consonnes en avant et en arrière: col-laborer. Et en effet, à la fin d’un mot, ou devant un e muet, qui tombe régulièrement, la question ne se pose plus: djin(n), bal(le), ter(re), dilem(me), al(le)mand se prononcent nécessairement comme si la consonne était simple[505].

Or, entre voyelles non caduques, la règle générale est que, dans les mots purement français, et d’usage très courant, la consonne double se prononce simple: a(l)ler, do(n)ner; et il y en a souvent deux ou même trois dans le même mot, comme a(s)suje(t)ti(s)sant ou a(t)te(r)ri(s)sage. On ne devrait donc prononcer les deux consonnes que dans les mots tout à fait savants, où l’on peut, à la rigueur, conserver légitimement la prononciation attribuée à l’original sur lequel ils sont calqués: col-lapsus, com-mutateur, septen-nat, ir-récusable, proces-sus, dilet-tante[506].

Malheureusement l’emphase naturelle de l’accent oratoire a étendu cette prononciation à beaucoup d’autres mots, comme hor-reur ou hor-rible. Et surtout le pédantisme encore s’en est mêlé. Beaucoup de gens ont cru voir un signe certain d’éducation supérieure, d’instruction complète, dans cette prononciation réputée savante, qui est celle du latin et du grec. Aussi s’est-elle étendue progressivement. Aujourd’hui encore on voit très bien qu’elle gagne de plus en plus, et atteint beaucoup de mots fort usités qu’elle devrait respecter, parce qu’ils n’ont rien de nouveau ni de savant[507]. Elle respecte encore assez généralement les muettes ou explosives, à cause de la difficulté que produit l’occlusion complète que la bouche doit subir en les prononçant, comme dans ap-parat; elle atteint beaucoup plus les spirantes (f et s sont d’ailleurs les seules qui se répètent), car elles ne présentent pas cet inconvénient, mais surtout l, m, n, r, les quatres liquides des grammairiens grecs. Ainsi, de tous les mots commençant par ill, imm, inn-, irr-, et qui, presque tous, sont privatifs, il n’y a plus qu’i(n)nocent et ses dérivés immédiats qui soient à peu près respectés, et dans la plupart des mots on prononce toujours les deux consonnes, à moins qu’on ne parle très vite[508].

Il faut dire en effet que cette prononciation dépend beaucoup du plus ou moins de rapidité de l’élocution: entre les mots où on ne prononce jamais qu’une consonne et ceux où on en prononce toujours deux, il y en a beaucoup où on en prononce tantôt une, tantôt deux, suivant qu’on parle plus ou moins vite. D’ailleurs, en cas d’hésitation, il sera bon de se pénétrer de ce principe qu’on ne fera jamais une faute grave en prononçant une consonne simple quand l’usage est de la prononcer double, tandis qu’on peut être parfaitement ridicule en la prononçant double quand elle doit rester simple, comme de dire don-ner ou nous al-lons.

NOTE SUR LA PRONONCIATION DU LATIN

Puisque la prononciation latine est en cause dans ce cas plus qu’ailleurs, on nous saura peut-être gré de réunir ici, en tête des consonnes, les règles spéciales qui la concernent, et qui sont disséminées un peu partout dans le livre, avec les exemples nécessaires.