5º L’évolution de nerf est beaucoup moins avancée. Au pluriel on prononce encore uniquement ner(fs), et je ne crois pas qu’on ait jamais dit encore une attaque de nerf(s). Au singulier, cela dépend des cas, et il faut distinguer le sens propre du figuré; car il y a fort longtemps qu’on dit par exemple: ce style a du nerf; on dira même: cet homme a du nerf ou manque de nerf, voire même le nerf de la guerre ou le nerf de l’intrigue; mais ceci est déjà moins général. Quant au sens propre, quoi qu’en disent les dictionnaires et les livres, c’est encore ner(f) qui l’emporte, et de beaucoup, non seulement chez le boucher, où l’on ne se plaint pas d’avoir du nerf dans sa viande, mais aussi bien à l’amphithéâtre, où le mot ner(f) a un sens fort différent. Nerf viendra certainement, mais n’est pas encore venu. A fortiori prononce-t-on encore ner(f) de bœuf, sans parler de ner(f) foulé ou ner(f)-férure, qu’on pourrait difficilement prononcer d’une autre manière.

6º Enfin il y a encore l’adjectif numéral neuf. Nous avons vu[573] qu’on prononce encore neu(f) fermé dans certains cas. Mais, de même que pour bœuf ou cerf, ces cas se sont fort réduits. Le phénomène a lieu, non pas devant une consonne, comme on le dit souvent, mais devant un pluriel commençant par une consonne[574]. Ainsi les personnes qui savent le français disent encore le plus généralement neu(f) sous, les neu(f) premiers, neu(f) fois neuf, dix-neu(f) cents, neu(f) mille; mais, avec f sonore et eu ouvert, le neuf mai, comme le neuf de cœur, neuf par neuf, en voilà neuf de faits, de même que page neuf, ou j’en ai neuf. On peut même distinguer au besoin trois Japonais et neu(f) Chinois, de trois panneaux japonais et neuf chinois, parce qu’il y a ellipse ici entre neuf et chinois. Ce n’est donc pas la consonne seulement qui détermine la prononciation neu, ni même proprement le pluriel, mais le lien étroit qui existe entre neuf et le mot suivant, lien qui ne se réalise qu’avec un pluriel, c’est-à-dire par la multiplication de l’objet par neuf.

C’est un des points sur lesquels on se trompe le plus dans la prononciation courante. Beaucoup de personnes disent encore le neu(f) mai; mais cette prononciation est surannée; elle se maintient encore çà et là, parce que le lien semble étroit entre le chiffre et le nom du mois, mais ce lien est fort loin d’être aussi étroit qu’avec un pluriel: on sait bien ou on doit savoir que neuf mai est en réalité une abréviation de neuvième (jour du mois) de mai, ou neuf de mai; c’est pourquoi l’f s’y prononce depuis longtemps déjà.

En revanche d’autres prononcent neuf sous, avec eu ouvert et f sonore: erreur encore plus grave, mais qui, hélas! tend fort à se répandre, et qui les conduit naturellement à prononcer avec f dix-neuf-cents, au lieu de dix-neu(f)-cents, qui est encore seul correct, dix-neuf multipliant cent.

Il est d’ailleurs fort possible que pour neuf, comme pour œuf et œufs, le mouvement commencé soit destiné à s’achever, et que le son de l’f soit destiné à s’imposer partout un jour ou l’autre; mais nous n’en sommes pas là, et il y a encore une prononciation spéciale, seule correcte provisoirement, pour les adjectifs numéraux suivis d’un pluriel: on doit s’y tenir. Ce qui est le plus surprenant, c’est que ceux qui disent neuf cents avec f sont généralement ceux-là même qui disent neu(f) mai sans f!

Cette prononciation de neuf sans f est naturellement réservée aux pluriels commençant par une consonne, par la raison bien simple que devant une voyelle il se produit un phénomène de liaison. Mais ici encore il y a une remarque à faire. En principe, cette liaison devrait maintenir le son eu fermé, avec changement de f en v, phénomène qui était général autrefois[575]. A vrai dire, le phénomène n’a pas complètement disparu, mais il ne s’est maintenu que dans neu(f) vans et neu(f) vheures; ailleurs on prononce généralement neuf ouvert, comme partout[576].

Dans le corps des mots, l’f ne se met plus devant une consonne[577].

L’f double final se prononce comme un f simple, le double f intérieur aussi: a(f)faire, a(f)faissé, a(f)fiche, a(f)franchi, en e(f)fet, o(f)fice, su(f)fire, di(f)férence. Toutefois, comme nous avons affaire ici à une spirante, la prononciation des deux f, devenue plus facile, est une tentation à laquelle on ne résiste pas toujours, et on les prononce volontiers dans quelques mots savants: af-fixe et suf-fixe, af-fusion, ef-fusion, dif-fusion (mais non dif-fus), suf-fusion, ef-florescence, dif-fringent et dif-fraction, suf-fète; on hésite même pour des mots comme affabulation, diffluent, effluve, diffamer, effervescence, cause efficiente, effraction; enfin l’accent oratoire sépare volontiers les f dans af-famé, af-fecté, af-féterie, af-firmer, af-folant, ef-faré, ef-féminé, ef-flanqué, ef-fréné, et même ef-froyable, et quelques autres[578].

G

1º Le G final.