—Vous êtes, comme ils l'ont été, des prisonniers d'Antinéa... Et Antinéa a à se venger.

—A se venger,—dit Morhange, dont le calme était revenu.—Et de quoi, je vous prie? Qu'avons-nous fait, le lieutenant et moi, à l'Atlantide? En quoi avons-nous encouru sa haine?

—C'est une vieille, une très vieille querelle,—répondit gravement le professeur.—Une querelle qui vous dépasse, monsieur Morhange.

—Expliquez-vous, je vous prie, monsieur le professeur.

—Vous êtes les Hommes. Elle est la Femme.—dit la voix songeuse de M. Le Mesge.—Tout est là.

—Vraiment, monsieur, je ne vois... nous ne voyons pas bien.

—Vous allez comprendre. Avez-vous réellement oublié à quel point les belles reines barbares de l'antiquité ont eu à se plaindre des étrangers que la fortune poussa vers leurs rivages? Le poète Victor Hugo a exprimé assez bien leurs détestables agissements, dans son poème colonial intitulé la Fille d'O-Taïti. Si loin que nous reportent nos souvenirs, nous ne voyons que procédés semblables de grivèlerie et d'ingratitude. Ces messieurs usaient largement de la beauté de la dame et de ses richesses. Puis, un matin, ils disparaissaient. Bien heureuse encore si le quidam, ayant fait soigneusement le point, ne revenait pas avec des navires et des troupes d'occupation.

—Votre érudition me ravit, monsieur,—dit Morhange,—continuez.

—Vous faut-il des exemples? Hélas, ils foisonnent. Songez à la façon cavalière dont se comportèrent Ulysse vis-à-vis de Calypso, Diomède à l'égard de Callirhoé. Que dire de Thésée avec Ariane? Jason fut avec Médée d'une légèreté inconcevable. Les Romains ont continué la tradition, avec plus de brutalité encore. Enée, qui a tant de traits communs avec le Révérend Spardek, a traité Didon de la façon la plus indigne. César fut pour la divine Cléopâtre un goujat lauré. Tite, enfin, cet hypocrite de Tite, après avoir vécu une année entière en Idumée à ses crochets, n'a emmené à Rome la plaintive Bérénice que pour mieux la bafouer. Il était temps que les fils de Japhet payassent aux filles de Sem ce formidable arriéré d'injures.

«Une femme s'est rencontrée pour rétablir au profit de son sexe la grande loi hégélienne des oscillations. Séparée du monde aryen par la formidable précaution de Neptune, elle évoque vers elle les hommes les plus jeunes et les plus vaillants. Son corps est condescendant, si son âme est inexorable. De ces jeunes audacieux, elle prend ce qu'ils peuvent donner. Elle leur prête son corps tandis qu'elle les domine de son âme. C'est la première souveraine que la passion n'ait jamais faite, même un instant, esclave. Jamais elle n'a eu à se ressaisir, car elle ne s'est jamais abandonnée. Elle est la seule femme qui ait réussi la dissociation de ces deux choses inextricables, l'amour et la volupté.