«Il y eut un silence. Les officiers se regardèrent, soudain devenus graves, tous, jusqu'aux plus rieurs des petits sous-lieutenants. Dans le coin où je me rendais compte qu'on m'avait oublié, je faisais mon possible pour qu'aucun bruit ne vînt rappeler ma présence.
«—Nous vous remercions, mon colonel,—dit enfin un commandant,—d'avoir eu la bonté de nous consulter. Tous mes camarades, je pense, savent à quels bruits pénibles vous faites allusion. Si je me permets de prendre la parole, c'est qu'à Paris, au Service géographique de l'armée, où j'étais avant de venir ici, bien des officiers, et des plus qualifiés, avaient, sur cette triste histoire, une opinion qu'ils évitaient de formuler, mais qu'on sentait défavorable au capitaine de Saint-Avit.
«—J'étais à Bammako, à l'époque de la mission Morhange-Saint-Avit,—dit un capitaine.—L'opinion des officiers de là-bas diffère, hélas! bien peu de celle qu'exprime le commandant. Mais je tiens à ajouter que tous reconnaissaient n'avoir que des soupçons. Et des soupçons, vraiment, sont insuffisants, quand on songe à l'atrocité de la chose.
«—Ils peuvent en tout cas suffire amplement, messieurs,—répliqua le colonel,—à motiver notre abstention. Il n'est pas question de porter un jugement; mais s'asseoir à notre table n'est pas un droit. C'est une marque de fraternelle estime. Le tout est de savoir si vous jugez devoir l'accorder à M. de Saint-Avit.
«Ce disant, il regardait ses officiers, à tour de rôle. Successivement, ils firent de la tête un signe négatif.
«—Je vois que nous sommes d'accord,—reprit-il.—Maintenant notre tâche n'est malheureusement pas terminée. La Ville-de-Naples sera dans le port demain matin. La chaloupe qui va chercher les passagers part à huit heures du port. Il faut, messieurs, qu'un de vous se dévoue et se rende au paquebot. Le capitaine de Saint-Avit pourrait avoir l'idée de venir au cercle. Nous n'avons nullement l'intention, de lui infliger l'affront qui consisterait à ne pas le recevoir, s'il s'y présentait, confiant dans la coutume traditionnelle de la réception. Il faut prévenir sa venue. Il faut lui faire comprendre qu'il vaut mieux qu'il reste à bord.
«Le colonel regarda de nouveau les officiers. Ils ne purent qu'approuver; mais comme on voyait que chacun d'eux n'était pas à son aise!
«—Je n'espère pas trouver parmi vous un volontaire pour une mission de cette sorte. Force m'est de désigner quelqu'un d'office. Capitaine Grandjean, M. de Saint-Avit est capitaine. Il est correct que ce soit un officier de son grade qui lui fasse notre communication. Par ailleurs, vous êtes le moins ancien. C'est donc à vous que je suis contraint de m'adresser pour cette pénible démarche. Je n'ai pas besoin de vous demander de la faire avec tous les ménagements possibles.
«Le capitaine Grandjean s'inclina, tandis qu'un soupir de soulagement s'échappait de toutes les poitrines. Tant que le colonel fut là, il resta à l'écart, sans mot dire. Ce n'est que lorsque le chef se fut retiré qu'il laissa échapper cette phrase:
«—Il y a des choses qui devraient bien compter pour l'avancement.