—Mon lieutenant, mon lieutenant,—supplia-t-il,—je vous jure que ce que je sais ou rien...

—Ce que tu sais, tu vas me le dire, et tout de suite. Sinon je te donne ma parole que, d'un mois, je ne t'adresse plus un mot que dans le service.

Hassi-Inifel: Trente goumiers indigènes. Quatre Européens, moi, le maréchal des logis, un brigadier et Gourrut. La menace était terrible. Elle fit son effet.

—Eh bien, voilà! mon lieutenant,—fit-il avec un gros soupir.—Mais du moins, après, vous ne me reprocherez pas de vous avoir rapporté sur un chef des choses qui ne sont pas à dire, surtout quand elles ne reposent que sur des propos de mess.

—Parle.

—C'était en 1899. J'étais alors brigadier-fourrier, à Sfax, au 4e spahis. J'étais bien noté, et comme, en outre, je ne buvais pas, le capitaine adjudant-major m'avait désigné pour la popote des officiers. Vraiment, une bonne place. Le marché, les comptes, marquer les livres de la bibliothèque qui sortaient (il n'y en avait pas beaucoup), et la clef de l'armoire aux liqueurs, parce que, pour cela, on ne peut se reposer sur les ordonnances. Le colonel, étant garçon, prenait ses repas au mess. Un soir, il arriva en retard, le front un peu soucieux, et s'étant assis, réclama le silence:

«—Messieurs,—dit-il,—j'ai une communication à vous faire et vos avis à recueillir. Voici de quoi il s'agit. Demain matin, la Ville-de-Naples arrive à Sfax. Elle a à son bord le capitaine de Saint-Avit qui vient d'être affecté a Feriana et qui rejoint son poste.

«Le colonel s'arrêta: «Bon, pensai-je, c'est le menu de demain à soigner.» Car vous connaissez la coutume, mon lieutenant, suivie depuis qu'il y a en Afrique des cercles d'officiers. Quand un officier est de passage, ses camarades vont le chercher en bateau et l'invitent au cercle pour la durée de l'escale. Il paie son écot en nouvelles du pays. Ce jour-là, on fait bien les choses, même pour un simple lieutenant. A Sfax, un officier de passage, cela voulait dire: un plat de plus, du vin bouché et de la meilleure fine.

«Or, cette fois, je compris, au regard qu'échangèrent les officiers que peut-être la vieille fine resterait dans son armoire.

«—Vous avez tous, je pense, messieurs, entendu parler du capitaine de Saint-Avit, et de certains bruits qui courent à son sujet. Nous n'avons pas à apprécier ces bruits, et l'avancement qu'il a reçu, sa décoration, nous permettent même d'espérer qu'ils n'ont rien de fondé. Mais, entre ne pas suspecter d'un crime un officier, et recevoir à notre table un camarade, il y a une distance que nous ne sommes pas obligés de franchir. C'est à ce sujet que je serais heureux d'avoir votre avis.