—Maréchal des logis chef,—dit sèchement le nouveau venu,—je n'ai pas de compliments à vous faire sur le peu que j'ai vu. Il n'y a pas une selle de mehari à laquelle il ne manque des boucles, et les plaques de couche des lebels sont dans un état à faire croire qu'il pleut à Hassi-Inifel trois cents jours par an. En outre, où étiez-vous cet après-midi? Sur quatre Français que compte le poste, je n'ai trouvé, quand je suis arrivé, qu'un joyeux attablé devant un quart d'eau-de-vie. Tout cela changera, n'est-ce pas? Rompez.

—Mon capitaine,—dis-je d'une voix blanche, tandis que Châtelain médusé restait au garde à vous,—je tiens à vous dire que le maréchal des logis était avec moi, que c'est moi qui suis responsable de son absence du poste, qu'il est un sous-officier irréprochable, à tous points de vue, et que si nous avions été prévenus de votre arrivée...

—Evidemment,—dit-il avec un sourire de froide ironie.—Aussi, lieutenant, n'ai-je pas l'intention de le rendre responsable des négligences qui doivent rester à votre actif. Il n'est pas obligé de savoir que l'officier qui abandonne, ne fût-ce que deux heures, un poste comme Hassi-Inifel, risque fort de ne pas trouver grand'chose à son retour. Les pillards Chaamba, mon cher camarade, aiment fort les armes à feu et, pour s'adjuger les soixante fusils de vos râteliers, je suis sûr qu'ils n'auraient aucun scrupule à profiter, au risque de le faire passer en conseil de guerre, de l'absence d'un officier dont je connais, par ailleurs, les excellentes notes. Mais suivez-moi, voulez-vous. Nous allons compléter la petite inspection à laquelle je n'ai pu me livrer que trop rapidement tout à l'heure.

Il était déjà dans l'escalier. J'emboîtai le pas sans mot dire. Châtelain fermait la marche. Je l'entendis qui murmurait, sur un ton d'humeur que je laisse à imaginer:

—Eh bien, vrai, ça va être drôle, ici.

CHAPITRE II
LE CAPITAINE DE SAINT-AVIT

Peu de jours suffirent à nous convaincre que les craintes de Châtelain étaient vaines, relativement aux rapports de service avec notre nouveau chef. Souvent, j'ai pensé que, par la brusquerie dont il avait fait montre au premier abord, Saint-Avit avait voulu prendre barre sur nous, nous prouver qu'il savait porter tête haute le poids de son lourd passé... Toujours est-il que, le lendemain de son arrivée, il se révéla très différent, fit même des compliments au maréchal des logis chef sur la tenue du poste et l'instruction des hommes. A mon égard, il fut charmant.

—Nous sommes de la même promotion, n'est-ce pas?—me dit-il.—Je n'ai pas à t'autoriser à employer le tutoiement traditionnel. Il est de droit.

Vaines marques de confiance, hélas! Faux témoignages de liberté d'esprit, l'un vis-à-vis de l'autre. Quoi de plus accessible, en apparence, que l'immense Sahara, ouvert à tous ceux qui veulent s'y engloutir? Quoi de plus fermé que lui? Après six mois d'une cohabitation, d'une communion de vie telles qu'en offre un poste du Sud, je me demande si le plus extraordinaire de mon aventure n'est pas de partir demain, vers les solitudes insondées, avec un homme dont la pensée véritable m'est sans doute aussi inconnue que ces solitudes, auxquelles il a réussi à me faire aspirer.

Le premier sujet de surprise qui me fut donné par ce singulier compagnon, je le dus aux bagages dont il s'était fait suivre.