—Parle, Tanit-Zerga, parle.
—Eh bien, avec mes petites compagnes, pour lesquelles j'étais très bonne, nous jouions au bord du fleuve qui a de l'eau, sous les jujubiers, frères du zeg-zeg, dont les épines ensanglantèrent la tête de votre prophète, et que nous appelons l'arbre du paradis, parce que c'est sous lui, a dit notre prophète à nous, que les élus du paradis feront leur séjour[15], et qui est parfois si grand, si grand, qu'un cavalier ne peut, en un siècle, traverser l'ombre qu'il projette.
«C'est là que nous tressions de belles guirlandes, avec des mimosas, des fleurs roses de câprier et des nigelles blanches. On les jetait ensuite aux eaux vertes, pour conjurer le mauvais sort, et nous riions comme de petites folles lorsqu'un hippopotame sortait en reniflant sa bonne grosse tête mafflue, à le bombarder sans méchanceté jusqu'à ce qu'il replongeât au milieu d'une pluie d'écume.
«Cela, c'était pour le matin. Puis s'étendait sur Gâo grésillant la mort de la rouge sieste. Puis, quand elle était finie, nous retournions au bord du fleuve, pour voir, parmi les nuées de moustiques et d'éphémères, les énormes caïmans blindés de bronze s'élever petit à petit sur les berges et s'enliser traîtreusement dans les boues jaunes des marigots mitoyens.
«Alors, nous les bombardions encore, comme les hippopotames du matin, et, pour fêter le soleil qui était en train de décroître derrière les branches noires des douldouls, nous faisions, frappant des pieds, puis des mains, la ronde rituelle, en chantant l'hymne sonrhaï.
«Telles étaient nos occupations ordinaires de petites filles libres. Mais tu te tromperais cependant à nous croire uniquement frivoles, et je te raconterai, si tu veux, comment, moi qui te parle, j'ai sauvé un chef français, qui devait être beaucoup plus que toi, à en juger par le nombre des rubans dorés qu'il avait sur ses manches blanches.
—Raconte, petite Tanit-Zerga,—disais-je, les yeux ailleurs.
—Tu as tort de sourire,—poursuivait-elle un peu froissée,—et de ne pas me prêter attention davantage. Mais qu'importe! C'est pour moi que je raconte ces choses, à cause du souvenir. Eh bien, en amont de Gâo, le Niger fait un coude. Il y a dans le fleuve un petit cap, tout chargé d'énormes gommiers. C'était un soir d'août, et le soleil allait mourir, puisque, dans la forêt environnante, il n'y avait plus un oiseau qui ne fût perché, immobile, jusqu'au lendemain. Soudain, vers l'ouest, nous entendîmes un bruit inconnu, boum-boum, boum-baraboum, boum-boum, qui grandissait,—boum-boum, boum-baraboum, et ce fut brusquement un vol extraordinaire d'oiseaux aquatiques, aigrettes, pélicans, canards armés et sarcelles, qui s'éparpillait au-dessus des gommiers, suivi dans l'air d'une colonne de fumée noire à peine infléchie par la brise qui naissait.
«C'était une canonnière qui tournait le cap, soulevant, de chaque côté du fleuve, des remous qui faisaient tressauter les broussailles pendantes. A son arrière, on voyait, traînant dans l'eau, tellement la soirée était chaude, le drapeau bleu-blanc-rouge.
«Elle vint aborder au petit môle de bois. Une chaloupe fut descendue, avec deux laptots qui ramaient et trois chefs qui, bientôt, sautèrent sur le sol.