Nous commençâmes par mettre au jour divers instruments météorologiques et astronomiques: des thermomètres Baudin, Salleron, Fastré, un anéroïde, un baromètre Fortin, des chronomètres, un sextant, une lunette astronomique, une boussole avec lunette... En résumé, ce que Duveyrier appelle le matériel le plus simple et le plus facilement portatif à dos de chameau.
A mesure que Saint-Avit me les tendait, je rangeais ces instruments sur l'unique table de la pièce.
—Maintenant,—m'annonça-t-il,—il n'y a plus que des livres. Je vais te les faire passer. Mets-les en tas, dans un coin, en attendant qu'on me fabrique des rayons.
Deux heures durant, je l'aidai à empiler une véritable bibliothèque. Et quelle bibliothèque! comme jamais poste du Sud n'en aura vu.
Tous les textes consacrés, à un titre quelconque, par l'antiquité aux régions sahariennes, étaient réunis entre les quatre murs crépis de cette chambre de bordj. Hérodote et Pline, naturellement, et aussi Strabon et Ptolémée Pomponius Mela et Ammien Marcellin. Mais, à côté de ces noms qui rassuraient un peu mon impéritie, j'apercevais ceux de Corippus, de Paul Orose, d'Eratosthène, de Photius, de Diodore de Sicile, de Solin, de Dion Cassius, d'Isidore de Séville, de Martin de Tyr, d'Ethicus, d'Athénée... Les Scriptores Historiæ Augustæ, l'Itinerarium Antonini Augusti, les Geographi latini minores de Riese, les Geographi græci minores de Karl Müller... Depuis, j'ai eu l'occasion de me familiariser avec les Agatarchide de Cos et les Artémidore d'Ephèse, mais j'avoue qu'en cet instant la présence de leurs dissertations dans les cantines d'un capitaine de cavalerie ne fut pas sans me causer quelque émoi.
Je note encore la Descrittione dell'Africa, de Léon l'Africain; les histoires arabes d'Ibn-Khaldoun, d'Al-Iaqoub, d'El-Bekri, d'Ibn-Batoutah, de Mohammed El-Tounsi... Au milieu de cette Babel, je ne me souviens que de deux volumes portant les noms de savants français contemporains. Encore étaient-ils les thèses latines de Berlioux[3] et de Schirmer[4].
Tout en procédant à des empilements aussi équilibrés que possible de ces multiples formats, je me disais:
«Et moi qui croyais que, dans sa mission avec Morhange, Saint-Avit était surtout chargé des observations scientifiques. Ou ma mémoire me trompe de façon étrange, ou, depuis, il a joliment changé son fusil d'épaule. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il n'y a rien pour moi, au milieu de tout ce fatras.»
Il devait lire sur mon visage des traces par trop apparentes de surprise, car il dit, sur un ton où je crus deviner une pointe de défiance:
—Le choix de ces livres te surprend, peut-être?