«Je frémis. Suppliante, je m'approchai de lui et lui contai l'histoire de mon rêve. Il écouta, avec un sourire étonné, puis, à la fin, il me dit gravement:

«—C'est entendu, petite Tanit-Zerga, nous repartirons ce soir, puisque tu le veux.

«Et il m'embrassa.

«L'ombre était déjà tombée quand la canonnière réparée sortit de son anse. Les Français, au milieu desquels je voyait mon ami, nous saluèrent longtemps en agitant leurs casques, tant que nous pûmes les apercevoir; et, restée seule sur la jetée vacillante, je demeurai ainsi, à regarder couler le fleuve, jusqu'au moment où le bruit du vaisseau de fumée, baoum-baraboum, se fut évanoui dans la nuit[16].

Tanit-Zerga fit une pause.

—Cette nuit-là fut la dernière de Gâo. Comme je dormais et que la lune était encore haute sur la forêt, un chien cria, mais pas longtemps. Puis ce furent des hurlements d'hommes, puis de femmes, des cris, vois-tu, qu'on ne peut plus jamais oublier quand on les a entendus une fois. Lorsque le soleil se leva, il me trouva, toute nue, avec mes petites, compagnes, courant, en trébuchant, vers le nord, à cause de la vitesse des chameaux montés par les Touareg qui nous escortaient. Derrière, les femmes de la tribu, dont ma mère, deux par deux, la fourche au cou, suivaient. Il n'y avait que peu d'hommes. Presque tous étaient restés, avec mon père, le brave Sonni-Azkia, égorgés sous les décombres de chaume de Gâo, de Gâo rasé une fois de plus par une bande d'Aouelimiden accourus pour massacrer les Français de la canonnière.

«Maintenant, les Touareg nous pressaient, nous pressaient, car ils avaient peur d'être poursuivis. Nous allâmes ainsi environ dix jours et, à mesure que disparaissaient le mil et le chanvre, la marche devenait plus affreuse. Enfin, près d'Isakeryen, dans le pays de kidal, les Touareg nous vendirent à une caravane de Maures Trarza qui allaient de Mabrouk à Rhât. D'abord, parce qu'on marchait moins vite, je crus que c'était le bonheur. Mais, soudain, le désert se fit de durs cailloux et les femmes commencèrent à tomber. Les hommes, il y avait longtemps que le dernier était mort sous le bâton pour avoir refusé d'aller plus loin.

«J'avais la force de trotter encore, et même aussi en avant que possible, pour essayer de ne pas entendre le cri de mes petites amies; quand une d'elles était tombée sur la route, et qu'il était visible qu'elle ne se relèverait pas, un des gardiens descendait de chameau et la traînait un peu sur le côté de la caravane pour l'égorger. Mais, un jour, j'entendis un cri qui me força à me retourner. C'était ma mère. Elle était agenouillée et me tendait ses pauvres bras. En un instant, je fus près d'elle. Mais un grand Maure, vêtu tout de blanc, nous sépara. Il avait, pendu au cou par un chapelet noir, une gaine de maroquin rouge d'où il retira son coutelas. Je vois encore la lame bleue sur la peau brune. Un autre cri, horrible. L'instant d'après, chassée à coups de matraque, je trottinais en avalant mes petites larmes pour rattraper ma place dans la caravane.

«Du côté des puits d'Asiou, les traitants maures furent attaqués par un parti de Touareg Kel-Tazhôlet, serfs de la grande tribu Kel-Rhelâ, qui donne ses lois au Hoggar, et massacrés à leur tour jusqu'au dernier. C'est ainsi que je fus conduite ici et offerte en hommage à Antinéa, à qui je plus, et qui fut depuis toujours bonne pour moi. C'est ainsi que tu as aujourd'hui, pour bercer ta fièvre par des histoires que tu n'écoutes même pas, non une esclave quelconque, mais la dernière descendante des grands empereurs sonrhaï, de Sonni-Ali, le destructeur d'hommes et de pays, de Mohammed-Azkia, qui fit le pèlerinage de la Mecque, emmenant avec lui quinze cents cavaliers et trois cent mille mithkal d'or, alors que notre puissance s'étendait sans conteste du Tchad au Touat et à la mer occidentale, et que Gâo élevait au-dessus des autres villes sa coupole, sœur du ciel, plus haute parmi les coupoles, ses rivales, que ne l'est le tamaris parmi les humbles plants de sorgho.»

CHAPITRE XVI
LE MARTEAU D'ARGENT