Un peu de brise venait maintenant de la fenêtre. Je m'approchai de la balustrade, et, m'étant accoudé, je me mis à parcourir un numéro de la Revue des Deux Mondes.

Je ne lisais pas, je feuilletais, les yeux tantôt sur les pages où grouillaient les petits caractères noirs, tantôt sur la cuvette rocheuse, qui grésillait, rose pâle, sous le soleil déclinant.

Soudain mon attention commença à se fixer. Une correspondance étrange s'établissait entre le texte et le paysage.

«Sur nos têtes, le ciel ne gardait de ses nuages que quelques traces légères, pareilles au peu de cendre blanche que laissent les bûchers consumés. Le soleil embrasait en cercle les cimes des rochers, faisant saillir sur l'azur leurs lignes solennelles. D'en haut une grande tristesse et une grande douceur tombaient dans l'enceinte solitaire, comme un breuvage magique dans une coupe profonde...[17]»

Fébrilement, je tournai quelques pages. On eût dit que mes pensées commençaient à se clarifier.

Derrière moi, M. Le Mesge, plongé dans un numéro, manifestait par des grognements l'indignation où le jetait sa lecture.

Je poursuivis la mienne.

«De toutes parts, dans la lumière crue, se déployait sous nos pieds un superbe spectacle. La chaîne des rochers, visible tout entière dans sa stérilité désolée jusqu'aux extrêmes sommets, s'allongeait comme un immense entassement de choses gigantesques et informes, demeuré pour la stupeur des humains en témoignage de quelque titanomachie primordiale. Tours écroulées...

—C'est une honte, une pure honte,—répétait le professeur.

«...Tours écroulées, citadelles renversées, coupoles effondrées, colonnades brisées, colosses mutilés, proues de vaisseaux, croupes de monstres, ossatures de titans, cette masse formidable par ses reliefs et ses creux, simulait tout ce qu'il y a d'énorme et de tragique. Si limpides étaient les lointains...