Fumées. Imaginations. Mais ces fumées, ces imaginations me sont chères. «Le capitaine de Saint-Avit et le lieutenant Ferrières, dit la dépêche ministérielle, s'appliqueront à dégager, au Tassili, les relations statigraphiques des grès albiens et des calcaires carbonifériens... Ils en profiteront pour se renseigner, éventuellement, sur les modifications d'attitude des Azdjer vis-à-vis de notre influence, etc.». Si ce voyage devait, à la fin, n'avoir trait qu'à d'aussi pauvres choses, je sens que je ne partirais pas...

Donc, je souhaite ce que je redoute. Je serai déçu si je ne me trouve pas face à face avec ce qui me fait étrangement frémir.

Au fond de la vallée de l'Oued Mia, un chacal aboie. Par intervalles, quand un rayon de lune, crevant d'argent les nuages gonflés de chaleur, lui fait croire au jeune soleil, une tourterelle roucoule dans les palmeraies.

Un pas au dehors. Je me penche à la fenêtre. Une ombre vêtue d'étoffes noires et luisantes glisse sur le pisé de la terrasse du fortin. Un éclair dans la nuit électrique. L'homme vient d'allumer une cigarette. Il s'est accroupi, face au Midi. Il fume.

C'est Cegheïr-ben-Cheïkh, notre guide targui, celui qui dans trois jours va nous entraîner vers les plateaux inconnus du mystérieux Imoschaoch, à traverse les hamadas de pierres noires, les grands oueds desséchés, les salines d'argent, les gours fauves, les dunes d'or mat que surmonte, quand souffle l'alizé, un tremblant panache de sable blême.

Cegheïr-ben-Cheïkh! C'est cet homme. Elle me revient à l'esprit, la tragique phrase de Duveyrier: «Le colonel met le pied à l'étrier et reçoit au même moment un coup de sabre[2]...» Cegheïr-ben-Cheïkh!... Il est là. Il fume paisiblement une cigarette, une cigarette du paquet que je lui ai donné... Mon Dieu! pardonnez-moi cette félonie.

Le photophore jette sur le papier sa lumière jaune. Bizarre destinée, celle qui, à seize ans, sans que j'aie su au juste pourquoi, à décidé un jour que je me préparerais à Saint-Cyr, a fait de moi le camarade d'André de Saint-Avit. J'aurais pu étudier le droit, la médecine. Je serais aujourd'hui quelqu'un de bien tranquille, dans une ville, avec une église et des eaux courantes; et non pas ce fantôme vêtu de coton, accoudé, avec une anxiété inexprimable, sur le désert qui va l'engloutir.

Un gros insecte est entré par la fenêtre. Il bourdonne, rebondit des murs crépis au globe du photophore, et enfin, vaincu, les ailes brûlées par la bougie encore haute, il s'abat sur la feuille blanche, là.

C'est un hanneton d'Afrique, énorme, noir, avec des taches d'un gris livide.

Je songe aux autres, à ses frères de France, aux hannetons mordorés que, par les soirs orageux d'été, je voyais s'élancer comme de petites balles du sol de ma campagne natale. Enfant, je passais là mes vacances; plus tard, mes permissions. Lors de la dernière, dans cette même prairie, à côté de moi marchait une mince forme blanche, avec une écharpe de mousseline, à cause de l'air du soir, si frais là-bas. Maintenant, c'est à peine si, effleuré par ce souvenir, je laisse, une seconde, mon regard s'élever vers un coin sombre de ma chambre, sur le mur nu où brille la vitre d'un portrait imprécis. Je comprends combien ce qui a pu me sembler devoir être toute ma vie a perdu de son importance. Ce mystère plaintif est désormais sans intérêt pour moi. Si les chanteurs ambulants de Rolla venaient sous cette fenêtre de bordj murmurer leurs fameux airs nostalgiques, je sais que je ne les écouterais pas, et s'ils se faisaient trop pressants, que je leur signifierais leur chemin.