Qu'est-ce qui a suffi pour cette métamorphose? Une histoire, un conte peut-être, conté en tout cas par quelqu'un sur qui pèse le plus monstrueux des soupçons.

Cegheïr-ben-Cheïkh a terminé sa cigarette. Je l'entends qui regagne à pas lents sa natte, dans le bâtiment B, près du poste de garde, à gauche.

Notre départ devant avoir lieu le 10 novembre, le manuscrit joint à cette lettre a été commencé le dimanche 1er et terminé le jeudi 5 novembre 1906.

OLIVIER FERRIÈRES,
Lieutenant au 3e spahis.

CHAPITRE PREMIER
UN POSTE DU SUD

Le samedi 6 juin 1903 rompit la monotone vie qu'on menait au poste de Nassi-Inifel par deux événements d'inégale importance: l'arrivée d'une lettre de Mlle Cécile de C... et celle des plus récents numéros du Journal officiel de la République française.

—Si mon lieutenant le permet?—dit le maréchal des logis chef Châtelain, se mettant à parcourir les numéros dont il avait fait sauter les bandes.

D'une signe de tête, j'acquiesçai, déjà tout entier plongé dans la lecture de la lettre de Mlle de C...

«Lorsque ceci vous parviendra, écrivait en substance cette aimable jeune fille, maman et moi aurons sans doute quitté Paris pour la campagne. Si, dans votre bled, l'idée que je m'ennuie autant que vous peut vous être une consolation, soyez heureux. Le Grand Prix a eu lieu. J'ai joué le cheval que vous m'aviez indiqué, et, naturellement j'ai perdu. L'avant-veille, nous avons dîné chez les Martial de la Touche. Il y avait Elias Chatrian, toujours étonnamment jeune. Je vous envoie son dernier livre, qui fait assez de bruit. Il paraît que les Martial de la Touche y sont peints nature. J'y joins les derniers de Bourget, de Loti et de France, plus les deux ou trois scies à la mode dans les cafés-concerts. En politique, on dit que l'application de la loi sur les congrégations rencontrera de réelles difficultés. Rien de bien nouveau dans les théâtres. J'ai pris un abonnement d'été à l'Illustration. Si ça vous chante... A la campagne, on ne sait que faire. Toujours le même lot d'idiots en perspective pour le tennis. Je n'aurai aucun mérite à vous écrire souvent. Epargnez-moi vos réflexions à propos du petit Combemale. Je ne suis pas féministe pour deux sous, ayant assez de confiance en ceux qui me disent jolie, et en vous particulièrement. Mais enfin, j'enrage à l'idée que si je me permettais vis-à-vis d'un seul de nos garçons de ferme le quart des privautés que vous avez sûrement avec vos Ouled-Naïls... Passons. Il y a des imaginations trop désobligeantes.»

J'en étais à ce point de la prose de cette jeune fille émancipée, lorsqu'une exclamation scandaleuse du maréchal des logis me fit relever la tête.