Je regardai Morhange, abîmé dans des réflexions de plus eu plus profondes.

—Ne vous rappelle-t-elle rien?—insista la voix incisive du professeur.

—Morhange, Morhange,—balbutiai-je—souvenez-vous, hier, notre course, notre enlèvement, les deux couloirs qu'on nous a fait traverser avant d'arriver dans cette montagne... Des enceintes de terre et de mer... Deux couloirs, deux enceintes de terre.

—Hé! hé!—fit M. Le Mesge.

Il souriait en me regardant. Je compris que son sourire signifiait: «Serait-il moins obtus que je n'aurais cru?»

Comme en un grand effort, Morhange rompit le silence.

—J'entends bien, j'entends bien... Les trois enceintes de mer... Mais alors, monsieur, vous supposez, dans votre explication, dont je ne conteste pas l'ingéniosité, vous supposez exacte l'hypothèse de la mer Saharienne!

—Je la suppose et je la prouve,—répondit l'irascible petit vieillard, avec un coup sec frappé sur le bureau. Je sais bien ce que Schirmer et les autres ont avancé contre elle. Je le sais mieux que vous. Je sais tout, monsieur. Je tiens à votre disposition toutes les preuves. En attendant, ce soir au dîner, vous vous régalerez sans doute avec de succulents poissons. Et vous me direz si ces poissons-là pêchés dans le lac que vous pouvez apercevoir de cette fenêtre, vous semblent des poissons d'eau douce.

«Comprenez bien,—poursuivit-il plus calme,—l'erreur des gens qui, croyant à l'Atlantide, se sont mêlés d'expliquer le cataclysme où ils ont jugé que l'île merveilleuse avait tout entière sombré. Tous, ils ont cru à un engloutissement. En l'espèce, il n'y a pas eu immersion. Il y a eu émersion. Des terres nouvelles ont émergé du flot atlantique. Le désert a remplacé la mer. Les sebkhas, les salines, les lacs Tritons, les sablonneuses Syrtes sont les vestiges désolés des flots mouvants sur lesquels cinglèrent jadis les flottes partant à la conquête de l'Attique. Le sable, mieux que l'eau, engloutit une civilisation. Aujourd'hui, de la belle île que la mer et les vents faisaient orgueilleuse et verdoyante, il ne reste que ce massif calciné. Seule a subsisté, dans cette cuvette rocheuse isolée à jamais du monde vivant, l'oasis merveilleuse que vous avez à vos pieds, ces fruits rouges, cette cascade, ce lac bleu, témoignages sacrés de l'âge d'or disparu. Hier soir, en arrivant ici, vous avez franchi les cinq enceintes: les trois enceintes de mer, pour jamais desséchées; les deux enceintes de terre, creusées d'un couloir où vous avez passé à dos de chameau, et où, jadis, voguaient les trirèmes. Seule, dans cette immense catastrophe, s'est maintenue semblable à ce qu'elle fut alors, dans son antique splendeur, la montagne que voici, la montagne où Neptune enferma sa bien-aimée Clito, fille d'Evénor et de Leucippe, mère d'Atlas, aïeule millénaire d'Antinéa, la souveraine sous la dépendance de laquelle vous venez d'entrer pour toujours.

—Monsieur,—dit Morhange, avec la plus exquise politesse,—le souci n'aurait rien que de très naturel qui nous pousserait à nous enquérir des raisons et du but de cette dépendance. Mais voyez à quel point m'intéressent vos révélations: je diffère cette question d'ordre privé. Ces jours-ci, dans deux cavernes, il m'a été donné de découvrir une inscription tifinar de ce nom, Antinéa. Mon camarade m'est témoin que je l'avais tenu pour un nom grec. Je comprends maintenant, grâce à vous et au divin Platon, qu'il ne faille plus m'étonner d'entendre appeler une barbare d'un nom grec. Mais je n'en reste pas moins perplexe sur l'étymologie de ce vocable. Pouvez-vous éclairer ma religion à ce sujet?