Mais il sentait bien qu’il était dans son tort. Il ne pouvait pas se fâcher, puisqu’il tenait le beau rôle, celui d’amant choisi. De toute évidence, le vétérinaire était cocu. Tant il est vrai qu’en amour même tout n’est que convention.
On reconnaît le cocu à ce signe qu’il est censé ignorer son cocuage. Il ne doit pas le connaître ; sinon, malheur à lui. Car, ou bien il se montrera violent, et il se verra classé parmi les cocus dangereux et sanguinaires, en horreur aux honnêtes gens, ou bien il restera tranquille, prudent, insensible, et il passera pour infâme. Évitez à l’égal du feu cette situation pleine d’embûches où le vétérinaire était promu, et dites-vous bien, si vous êtes homme d’honneur, qu’il vaut mieux tromper sept fois votre voisin que d’être une seule fois trompé par lui.
Aussi Fortuné, comprenant son avantage, sourit-il d’une orgueilleuse satisfaction, certain à présent que, loin d’avoir été outragé, il avait au contraire outragé lui-même le bon M. Dujardin.
Du reste, Angèle expliquait combien excellente était pour elle sa situation chez le médecin des bêtes. Elle dirigeait la maison, réglait les dépenses sans contrôle, et mettait, chaque mois, bien de l’argent de côté. Comment, dès lors, refuser à un maître si obligeant le plaisir qu’il demandait ? — Fortuné lui-même, ajoutait-elle, avait tout intérêt à ce que les choses continuassent d’aller ainsi, et qu’Angèle pût accroître son pécule.
Ces dernières paroles rendirent Lorillard plus doux que sucre. Il y apercevait une promesse, qu’il n’osait encore faire préciser. Mais Angèle, évidemment, parlait de partager avec lui ses bénéfices accumulés. Il fut touché d’une si bonne intention, s’excusa longuement d’avoir attristé Angèle, en lui parlant si mal, le matin même, à travers le soupirail. La force de son amour, la jalousie, affirmait-il, lui avaient inspiré une action aussi laide. Angèle pardonna, et elle accueillit encore Fortuné dans sa chambre ce soir-là. Mais le réveil fut placé dans une soucoupe, avec une poignée de gros sous, et tout cet appareil fit, à l’heure voulue, un vacarme qu’il fallut bien entendre.
Ainsi, durant deux mois, Angèle et Fortuné réussirent à passer secrètement presque toutes les nuits ensemble. Lorillard possédait une clef de la maison, et ne rencontrait nulle difficulté pour s’en ailler. Mais comme il arrive trop souvent, ils se montrèrent moins circonspects, étant moins inquiets. Lorillard, un matin, osa, tout chaussé, descendre l’escalier, au lieu de tenir ses souliers à la main, ainsi qu’il faisait d’habitude, en partant.
Or, M. Dujardin venait de s’éveiller, et son oreille perçut le bruit des pas sur les marcher. Il prit son revolver, sa lampe électrique et sortit. Comme Fortuné parvenait au bas de l’étage, il entendit que l’on marchait derrière lui, et il vit le rayon lumineux de la petite lampe fouiller l’ombre. Il ne crut pas avoir le temps de courir jusqu’à la porte et de l’ouvrir sans être aperçu. Donc, il se jeta dans la cour, et chercha là quelque cachette provisoire. Il choisit pour cela une cage assez vaste, placée dans un recoin ; il y entra, puis referma sur lui le grillage. Accroupi depuis un instant dans l’obscurité, les genoux et les mains enfoncés dans une paille fétide, il sentit tout à coup que l’on lui tirait violemment les cheveux. Portant les doigts à sa tête, il palpa l’échine et le poil lisse d’un animal qui s’y accrochait. Et celui-ci, dès que Fortuné voulut l’arracher de son crâne douloureux, poussa de terribles cris. C’était un ouistiti de faible taille, mais d’une méchanceté prodigieuse. Il décimait de ses quatre mains la chevelure de Lorillard ; il lui fienta sur sur le dos et jusque dans ses poches. La victime, à la fin, regimba et, s’étant débarrassé du singe en le repoussant dans un angle de la cage, essaya, en lui serrant les mâchoires de l’empêcher de hurler. Mais le ouistiti mordit alors si férocement le poignet de Lorillard, que ce dernier, préférant encore être pris par un homme que torturé par une bête si cruelle, quitta cet abri détestable. Il eut la chance de trouver la cour déserte et la sortie libre.
— Mais, songea-t-il ensuite, ce singe est peut-être enragé ?
Cette crainte puérile le tourmenta pendant toute la matinée. A table, même, il crut sentir l’envie de se jeter sur Béatrice, la fille borgne de l’épicier, pour la mordre. Ce n’était là qu’une suggestion de la terreur, et Angèle lui apprit, dès le soir, que la guenon avec laquelle il avait si malheureusement cohabité s’appelait Nathalie et ne souffrait que d’une fluxion de poitrine. Quant à M. Dujardin, il avait bien cru entendre quelque bruit, mais il pensait s’être trompé, puisqu’il n’avait trouvé personne, ni rien d’insolite, dans la maison.
Fortuné n’en déclara pas moins à Angèle que les rendez-vous chez le vétérinaire lui semblaient maintenant dangereux, qu’il serait bon de s’arranger autrement, faute de quoi Angèle et lui finiraient par être surpris.